| CHRONOLOGIE
Remerciements à Myriam Anissimov
et
Denise Epstein
pour leur concours et leurs précisions
1903 11 février : Naissance d'Irène
Némirovsky.
1926 Irène épouse Michel Esptein
; le couple s'installe au 10, rue Constant-Coquelin.
1929 9 novembre : Naissance
de Denise, à Paris ;
Fanny, lorsqu'elle apprend qu'elle est devenue grand-mère,
offre à
Irène un ours en peluche ! Lorsque l'enfant
paraît, David Golder, parallèlement, est
aussitôt
salué par la critique comme un chef-d'œuvre et remporte
un succès immédiat.
Les années 1930 De ces années, Denise
garde le souvenir heureux d'une mère qui la choyait. Cachée derrière
un rideau de velours vert, sage et silencieuse, elle
observe Irène au travail, sur le balcon, écrivant sans cesse.
1937 20 mars : Naissance d’Élisabeth, deuxième
et dernier enfant des époux Epstein.
Cette année-là, Denise est interviewée
dans le cadre d’une
série d'émissions d’un ridicule consommé sur le
thème « Que
lisent les filles d’écrivains ? »
1er
septembre : À la veille de la déclaration de
guerre, les Némirovsky refusent un nouvel exil (bien qu'une fuite, en
Suisse par exemple, ne leur soit pas impossible). Irène
et Michel conduisent donc leurs filles, Denise et Elisabeth, à Issy-l’Évêque,
en Saône-et-Loire, chez la nounou des deux sœurs, Cécile
Michaud, native de ce village. Cette dernière
confie les filles aux bons soins de sa
mère, Mme Mitaine. Irène et Michel rentrent à Paris
et feront des allers-retours jusqu’à ce que
la ligne de démarcation soit mise en place en juin
1940.
Septembre : Tous les Epstein se convertissent
au catholicisme.
1940
3 octobre : Premier statut des Juifs, qui assigne à ces derniers une condition sociale
et juridique inférieure. Dans le mois, l'État français promulgue une loi
permettant l'internement dans des camps de concentration ou l'assignation à résidence
des «
ressortissants étrangers de race juive ».
1941 Irène et Michel quittent
Paris et rejoignent leurs filles Denise et Elisabeth, âgées
respectivement de 13 et 5 ans, à l'Hôtel des Voyageurs
à Issy-l'Évêque, sous le même toit que des
soldats et officiers de la Wehrmacht, à qui Michel servait
d’interprète et avec qui il jouait au billard.
2 juin : Loi remplaçant le premier statut des Juifs
d'octobre 1940, prélude
aux arrestations et déportations
en camps d'extermination nazis.
Juin :
Les Némirovsky se font recenser.
Malgré l'inutilité du certificat de baptême des
Némirovsky, Denise est amenée à faire sa première communion. À l'école
communale, elle porte l’étoile jaune et noire.
Après avoir séjourné une année à l'hôtel, les Némirovsky
trouvent enfin une vaste maison bourgeoise à louer dans le village. Michel
écrit une table de multiplication en vers pour sa fille Denise.
1942 3 juin : Fermement désillusionnée,
Irène rédige
son testament à l’attention
de la tutrice de ses deux filles, réglant tout
avec précision
: elle énumère tous les biens qu'elle a
pu sauver et qui pourront rapporter de l'argent pour
payer le loyer,
chauffer la maison, acheter un fourneau, engager un jardinier
qui prendra soin du potager censé sortir de terre
des légumes
en cette période de rationnement ; elle donne
l'adresse des médecins qui suivent ses filles,
précise leur régime
alimentaire. Sans un mot de révolte.
Le lundi 13 juillet : Irène est arrêtée
par des gendarmes français. Elle dit à Denise
qu’elle
part en voyage, sans une larme. À Toulon-sur-Arroux,
vers 5 heures, Irène écrit au crayon cette lettre non
oblitérée sans doute transmise par un gendarme : « Je
couvre de baisers mes filles bien-aimées, que ma Denise
soit
raisonnable et sage... Je te serre sur mon cœur ainsi
que Babet, que le bon Dieu vous protège. Pour moi je
me sens calme et forte. »
14 juillet : Denise se souvient de la colère de
son père lorsque la bonne omet de mettre le couvert
d'Irène.
17 août
: Irène Némirovsky est assassinée
à Auschwitz.
Octobre : Denise, Élisabeth et Michel
sont conduits à la Kommandantur. Un officier
leur montre une photo de sa fille et leur fait comprendre
qu’il
faut fuir. Michel, qui a été jusqu'à écrire à Pétain
pour expliquer que sa femme a une santé fragile,
et qu'il est prêt à la remplacer dans
un camp de travail, est arrêté (telle
fut la réponse de Vichy).
Il confie à ses filles quelques papiers de
famille, des photos et des bijoux,
ainsi
que
le précieux
cahier d'Irène
-
le lourd « oreiller » de Denise.
Ce cahier, écrit minusculement par Irène,
qui craignait de manquer d'encre et de papier, Denise
doit le sauver aux dépends de sa poupée
Bleuette, qu'elle abandonne la mort dans l’âme.
Aussitôt
après l'arrestation, les gendarmes cherchent
les deux fillettes et se présentent à l'école
communale pour s'emparer de Denise. Pendant des années,
après la guerre, cette dernière avait
quitté son
lit du même côté, jusqu'à
la réminiscence de cet épisode où la
maîtresse avait
réussi à la cacher dans la ruelle de
son lit, du côté que Denise avait par
la suite toujours refoulé.
6 novembre : Après avoir été interné au
Creusot, puis à Drancy, Michel Epstein meurt
gazé dès son arrivée
à Auschwitz.
1943-1944-1945 Noms
d'emprunt, caves, couvents, pensionnats... Denise
devant masquer son nez, baillonnant sa petite
sœur
pour éviter d'être repérées...
Tel est le sort des deux enfants, cachées
dans la région
de Bordeaux, toujours trimballant la valise au manuscrit
gravé « I.N. ». Dans un pensionnat
catholique d'abord, seules deux religieuses savaient
que les petites
filles étaient juives : Denise se faisait
rappeler
à l'ordre en classe parce qu'elle ne répondait
pas quand on l'appelait par son faux nom. Puis les
gendarmes,
qui s'acharnaient et ne trouvaient rien de plus digne
à faire que de livrer deux fillettes juives à la
mort, retrouvèrent leur trace. Elles quittèrent
le pensionnat. Dans les caves où elle passa
plusieurs semaines avec Élisabeth, Denise
attrapa une pleurite
; ceux qui la cachaient alors, n'osant pas la conduire
chez un médecin, lui administrèrent
pour tout traitement de la résine de pin.
Sur le point d'être découvertes,
elles devaient fuir à nouveau, avec la précieuse
valise toujours prête en cas d'alerte. La tutrice
ordonnait à Denise, avant de monter dans un
train : « Cachez votre nez ! » Après
la mort d'Albin Michel, en 1943, la
maison
d'édition
est reprise
par
son
gendre, Robert
Esménard. Le directeur littéraire,
André Sabatier,
et lui poursuivent l'aide mise en place par Albin
Michel : 3000 francs, puis 2000, par mois (soit
plus de 150000 en tout) sont mis à la disposition
des deux sœurs et de leur tutrice Julie Dumot, « sans
qu’il
en soit fait compensation sur les droits d’auteur
d’Irène
Némirovsky ».
1945 À la
Libération, Denise et Élisabeth se
rendirent chaque jour Gare de l’Est. S'y évanouirent
devant les survivants des camps nazis. Avant de n'y
plus retourner et d'attendre à l'hôtel
Lutétia,
aménagé en centre d'accueil pour les
déportés, avec
une
pancarte portant leur nom. Denise connut des fantasmes
à la vie dure : ses parents étaient-ils
en Russie ? Amnésiques ? Quelque part dans
un hôpital ? « Des
années plus tard, j’étais mariée,
j’avais un enfant, j’ai couru après
une silhouette dans la rue… » - celle,
tant désirée, de sa mère -,
raconte Denise. Reste la grand-mère fortunée,
qui avait passé la guerre à Nice confortablement,
revenue dans son grand appartement de l'avenue du
Président-Wilson. Quand ses petites-filles
sonnent chez elle pour réclamer de l'aide,
elle refuse de leur ouvrir et leur crie à travers
la porte que si leurs parents sont morts elles n'ont
qu'à s'adresser
à un orphelinat.
Retournée dans l'ancien appartement parisien
des Némirovsky, Denise récupère
chez les nouveaux occupants, en une scène
muette et claire de sous-entendus, un tabouret qui
appartenait à sa famille avant la
guerre.
1953 Mariage de Denise avec un économiste.
Elle lit beaucoup, s’occupera
de ses trois enfants à venir, milite (PSU, LCR, toujours à gauche,
dans des associations laïques, « du côté des
malheureux, des immigrés »…).
1954 Naissance d'un fils, premier enfant
de Denise.
1962 Denise devient documentaliste à la
répression
des fraudes.
1975 Denise, qui avait sauvé de la guerre
le manuscrit contenant Suite française, n'avait
que péniblement osé l'ouvrir. L'objet serait un
héritage pour
sa descendance. Et puis ouvrir ce carnet, c'était chaque
fois un retour aux enfers - revivre ce sentiment d'avoir été abandonnée
tant était totale la lucidité de sa mère
sur l'état déplorable
de la France qui la jettera aux mains de ses meurtriers. Comme
une inondation menace les feuillets, Denise s'astreint alors
au recopiage à la main, et à la loupe, de l'ouvrage
dans son ensemble.
1989 Fanny Némirovsky meurt à Paris, agée de
102 ans. Dans son coffre-fort, pour tout héritage, on
retrouva David
Golder et Jézabel.
Denise, car Irène s'y serait rendue, assiste aux obsèques. L'ami
de Fanny, un vieillard tenant une canne à pommeau d'or, ne daigne
pas la saluer. « Ses robes de soirée occupaient
dix mètres
de penderie, on a appelé un brocanteur. Puis on a invité les
chauffeurs de taxi à faire un bon gueuleton », commente
Denise.
1992 Les Presses de la Renaissance
publient Le Mirador d'Élisabeth Gille, une biographie « rêvée » de
la mère qu'elle n'a presque pas eu le temps de connaître.
C'est à l'occasion de la préparation de ce livre que Denise et
elle découvrent les lettres
attestant de la générosité d’Albin
Michel. La décision est prise de confier la dernière œuvre
d'Irène Némirovsky à L'Institut Mémoire de l'Édition
contemporaine (IMEC) afin de la conserver. Avant de s'en séparer,
Denise déchiffre et dactylographie jusqu'à sa retranscription
définitive la fresque de l'humanité vue crûment à travers la
lumière noire de l'exode et de l'Occupation - Suite
française.
1996 Décès d’Élisabeth.
2004 Au printemps, Myriam Anissimov, romancière, journaliste
et première biographe de Primo Levi (Primo Levi ou
la tragédie d'un optimiste, J.-C. Lattès,
1996 - prix WIZO 1997), auteur d'une biographie à succès
de Romain Gary (Romain Gary, le caméléon,
Denoël,
2004) est à la librairie « Ombres blanches » de
Toulouse pour présenter ce dernier livre. Denise, qui
vit à Toulouse,
lui parle alors, par hasard, de l'histoire du manuscrit de Suite
française.
Stupéfaite de découvrir l'existence de deux inédits
d'Irène Némirovsky,
qu'elle avait découverte et appréciée par
le truchement de Romain Gary, Myriam Anissimov contacte
aussitôt
son éditeur,
Olivier Rubinstein, qui en propose immédiatement la publication.
Si Denise avait spontanément souhaité publier Suite
française,
elle aurait certainement contacté Albin Michel ; mais
Francis Esménard,
prévenu et consulté avant la décision finale,
est ému et heureux
de voir que, malgré les réticences initiales de
Denise (avait-elle le droit
de publier
une œuvre
que sa mère aurait pu juger inachevée ? Pouvait-elle
le faire ailleurs que chez Albin Michel ?), un juste hommage
sera rendu
à celle dont son père, à la suite d'Albin
Michel, avait voulu protéger la vie et l'œuvre.
30 septembre
: Grâce à la parution de Suite française,
le génie patient d'Irène Némirovsky
sort à nouveau de la nuit et du brouillard.
Octobre : Depuis la Foire du livre
de Frankfort, les droits de Suite
française sont vendus dans
de nombreux pays et les enchères battent des records. Pour
Denise et Denoël, la médiatisation s'intensifie. Chaque fois qu'elle
doit passer devant le Lutétia (car les éditions Denoël
sont situées à proximité, rue du Cherche-Midi), Denise
détourne son regard.
Novembre : À l'ocasion d'un
reportage télévisé, Denise Epstein retourne
à Issy-l'Évêque. Inopinément, elle doit attendre
un train sur le quai de la gare où son père
est parti.
8 novembre : Le Prix Renaudot, décerné pour
la première fois à titre posthume, récompense Irène Némirovsky
pour Suite française.
La Suite ? « J’ai une fille qui s’appelle
Irène,
elle va prendre le relais…» (Denise Epstein)
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Denise Epstein, en 2004, devant la maison Denoël,
serrant « l'objet » enfin
délivré.
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