CHRONOLOGIE
Remerciements à Myriam Anissimov
et Denise Epstein
pour leur concours et leurs précisions


1868
Naissance de Léon Némirovsky (Arieh, de son nom hébraïque), père d'Irène, à Elisabethgrad, ville qui subira l'infortune des pogroms contre les Juifs à partir de 1881. Le nom des Némirovsky est originaire de la ville ukrainienne de Nemirov, centre important du mouvement hassidique au XVIIIème siècle. La famille Némirovsky y avait prospéré dans le commerce des grains. Léon voyagera beaucoup avant de faire fortune dans la finance et de devenir l'un des banquiers les plus riches de Russie. Sur sa carte de visite, on pouvait en effet lire : « Léon Némirovsky, Président du conseil de la Banque de Commerce de Voronej, Administrateur de la Banque de l’Union de Moscou, Membre du conseil de la Banque privée de Commerce de Petrograd ». Les Némirovsky appartiendront ainsi à un milieu social très privilégié, lié à l’entourage du Tsar, où le français est la première langue, qu'Irène apprendra avec sa gouvernante avant même le russe. (Par ailleurs, elle maîtrisera couramment le polonais, le finlandais, l'anglais, le basque et comprendra le yiddish, dont on trouve des traces dans Les Chiens et les loups.)

1887 Naissance, à Odessa, de Fanny (Faïga, de son nom hébraïque), mère de la romancière.

1903 11 février : Naissance d'Irène Némirovsky, à Kiev, en plein Yiddishland. Malgré l'excellence de ses précepteurs, Irène sera une enfant malheureuse et solitaire, ses parents portant peu d’intérêt pour leur foyer. Elle adore néanmoins son père, toujours pris par ses affaires ou par le jeu au casino. Presque haïe par sa mère, ainsi que l'évoqueront plus tard ses livres tels que Le Bal, Le Vin de solitude ou Jézabel, Irène trouve quelque refuge dans l’écriture et la lecture. Dans sa jeunesse, elle viendra très souvent en France avec ses parents, quittant chaque été l’Ukraine pour Biarritz, Saint-Jean-de-Luz, Hendaye ou la Côte-d’Azur, lorsque ce n'était pas la Crimée. Fanny séjournait alors dans des palaces tandis qu'Irène était logée avec sa gouvernante dans une pension de famille.

1914 Les Némirovsky s'installent à Saint Pétersbourg, habitant une vaste demeure sur les hauteurs de la ville, dans une rue paisible bordée de jardins et de tilleuls.

1917 Mort de l'institutrice française d'Irène. Premières écritures, inspirées, entre autres grands auteurs russes dont elle raffolait, de la technique romanesque d'Ivan Tourguéniev.

1918 Octobre : Léon met sa famille à l'abri dans un appartement moscovite qu’il sous-louait à un officier de la garde impériale ; mais c'est là que la Révolution éclate avec le plus de virulence. Irène lit notamment Platon, Huysmans (À rebours), Maupassant et Oscar Wilde (Le Portrait de Dorian Gray est l'une de ses lectures favorites) dans la bibliothèque de Des Esseintes.

Décembre : La tête de Léon Némirovsky est mise à prix par les Soviets, contraignant la famille à fuire en Finlande, déguisée en paysans. Seul Léon entreprendra quelques retours clandestins en Russie pour protéger ses biens. Irène compose des poèmes en prose. Et c'est ensuite une nouvelle fuite, vers la Suède : les Némirovsky vivent trois mois à Stockholm.

1919 Juillet : Après une longue tempête, un cargo débarque la famille Némirovsky à Rouen. Puis tous s'installent à Paris.

Les années 1920 Léon Némirovsky parvient à reconstituer sa fortune en prenant la direction d’une succursale de sa banque, faisant mener à sa famille, dès lors, une existence fitzgéraldienne - villégiatures luxueuses, soirées mondaines, dîners au champagne, bals, etc. Biarritz, Nice (où ils séjournent à l'hôtel Negresco) et la Côte-d’Azur sont leurs destinations de prédilection retrouvées. C'est aussi à cette époque qu'Irène, tout en poursuivant ses études de lettres à la Sorbonne (obtenant sa licence avec mention), envoie ses « petits contes drolatiques » au magazine bimensuel Fantasio qui les publiera et les paiera chacun soixante francs. Au Matin paraîtra un conte, et Les Œuvres libres éditeront un conte, une nouvelle et, en 1923, Le Malentendu, un premier roman, rédigé pendant sa dix-huitième année. Elle rencontre également Michel Epstein - Mikhaïl, de son nom russe -, « un petit brun au teint très foncé », ingénieur en physique et électricité diplômé à Saint Pétersbourg, fondé de pouvoir à la Banque du Nord (rue Gaillon), brillant homme d’affaires comme le père de la romancière.

1923 Un premier roman, Le Malentendu, paraît aux Œuvres libres.

1924 2 janvier : Irène écrit à une amie : « J’ai passé une semaine folle complètement : bal sur bal, et je suis encore un peu grise et rentre avec difficulté dans le chemin du devoir ».

1925 Début de la composition de David Golder, à Biarritz.

1926 Février : L’Enfant génial, ultérieurement intitulé Un Enfant prodige, paraît aux Œuvres libres.

1926 Irène épouse Michel Esptein ; le couple s'installe au 10, rue Constant-Coquelin.

1927 Parution de L'Enfant génial.

1929 Bernard Grasset reçoit le manuscrit de David Golder. Enthousiasmé, il décide aussitôt de le publier. Malheureusement, l'envoi ne mentionnait pas l'adresse de l'expéditeur et, pour retrouver l'écrivain, il a recours à une annonce par voie de presse. Cette annonce, Irène Némirovsky est empêchée d'y répondre tout de suite, car elle est à la clinique où elle vient de donner naissance, le 9 novembre, à son premier enfant, Denise. Bernard Grasset est stupéfait de découvrir que le jeune écrivain, à la plume si féroce, est une femme de 26 ans. Lorsque l'enfant paraît, le roman, parallèlement, est aussitôt salué par la critique comme un chef-d'œuvre et remporte un succès immédiat. Paul Reboux, qui avait été l'un des premiers à attirer l'attention du public sur la jeune Colette, reconnaît chez Irène Némirovsky un talent tout aussi exceptionnel, tandis que Robert Brasillach rend hommage à la qualité de son style. David Golder est presque immédiatement adapté au théâtre et au cinéma par Julien Duvivier qui signait là son premier film parlant, avec Harry Baur dans le rôle-titre sur scène et à l’écran.

9 novembre : Naissance de Denise, à Paris ; Fanny, lorsqu'elle apprend qu'elle est devenue grand-mère, offre à Irène un ours en peluche !

Les années 1930 L'écriture d'Irène Némirovsky est célébrée par des écrivains aussi hétérogènes que Morand, Drieu la Rochelle, Cocteau, Brasillach… Kessel, etc. Paradoxalement, c'est derrière un rideau de velours vert, sage et silencieuse, que Denise observe l'avènement de papier des illuminations de sa mère, l'élucidation obstinée et muette des sombres couloirs de l'âme où la romancière engouffrait son esprit et ses personnages. Tristan Bernard, la comédienne Suzanne Devoyod, la princesse Obolensky cotoient la vie d'Irène. Elle doit cependant soigner son asthme dans des villes d’eaux.

1930 Le Bal paraît, également adapté au cinéma (première apparition à l'écran de Danielle Darrieux).

1931 Les Mouches d'automne paraît.

1933 Après l'arrivée d'Adolf Hitler au pouvoir, en janvier, Irène aurait dit à la nurse : « Ma pauvre, nous serons bientôt tous morts ! » L'Affaire Courilof paraît.

1934 Films parlés (recueil paru chez Gallimard, comportant Les Fumées du vin), Le Pion sur l'échiquier, et Le Vin de solitude (chez Albin Michel, nouvellement éditeur d'Irène) paraissent. Dimanche est publié dans La Revue de Paris.

2 novembre : Dans Gringoire, journal pourtant connu pour ses positions antisémites, paraît Les rivages heureux.

1936 La Revue des Deux Mondes publie Liens du sang. Jézabel paraît.

1937 8 février : Dans Gringoire paraît Fraternité.

20 mars : Naissance d’Élisabeth, deuxième et dernier enfant des époux Epstein.

Cette année-là, Denise est interviewée dans le cadre d’une série d'émissions d’un ridicule consommé sur le thème « Que lisent les filles d’écrivains ? »

1938 2 novembre : Dans Candide paraît La Femme de Don Juan.

Paraît La Proie. Irène et son mari, qui étaient encore étrangers, demandent en vain la nationalité française. Ils continuent néanmoins à espérer que la France défendra « Juifs et apatrides ».

1939 2 février : Baptême d’Irène à la chapelle Sainte-Marie de Paris par un ami de la famille, monseigneur Ghika, prince-évêque roumain.

Paraît Deux.

1er septembre : À la veille de la déclaration de guerre, les Némirovsky refusent un nouvel exil (bien qu'une fuite, en Suisse par exemple, ne leur soit pas impossible). Irène et Michel conduisent donc leurs filles, Denise et Elisabeth, à Issy-l’Évêque, en Saône-et-Loire, chez la nounou des deux sœurs, Cécile Michaud, native de ce village. Cette dernière confie les filles aux bons soins de sa mère, Mme Mitaine. Irène et Michel rentrent à Paris et feront des allers-retours jusqu’à ce que la ligne de démarcation soit mise en place en juin 1940.

Septembre : Tous les Epstein se convertissent au catholicisme.

7 décembre :
Dans Gringoire paraît Le Spectateur.

1940 1er février : Dans Gringoire paraît Le Sortilège.

Juin : Irène note glacialement, en marge et en vue de son livre à venir, Suite française, pour lequel elle envisage jusqu'à cinq parties (Tempêtes en juin, Dolce, Captivité, Batailles, La Paix) : « Mon Dieu ! que me fait ce pays ? Puisqu'il me rejette, considérons-le froidement, regardons-le perdre son honneur et sa vie. Et les autres, que me sont-ils ? Les Empires meurent. Rien n'a d'importance. Si on le regarde du point de vue mystique ou du point de vue personnel, c'est tout un. Conservons une tête froide. Durcissons-nous le cœur. Attendons. »

28 août : Dans Candide paraît M. Rose.

3 octobre : Premier statut des Juifs, qui assigne à ces derniers une condition sociale et juridique inférieure. Dans le mois, l'État français promulgue une loi permettant l'internement dans des camps de concentration ou l'assignation à résidence des « ressortissants étrangers de race juive ».

Irène, victime de l'« aryanisation » du milieu de l’édition, est lâchée par le collaborationniste Bernard Grasset, de sorte qu'elle ne peut bientôt plus publier à son nom. Michel Epstein est interdit d’exercer sa profession à la Banque des pays du Nord.

Paraît Les Chiens et les loups. Ainsi que Aïno dans La Revue des Deux Mondes.

1941 Irène et Michel quittent Paris et rejoignent leurs filles Denise et Elisabeth, âgées respectivement de 13 et 5 ans, à l'Hôtel des Voyageurs à Issy-l'Évêque, sous le même toit que des soldats et officiers de la Wehrmacht, à qui Michel servait d’interprète et avec qui il jouait au billard. Les Epstein plaignent le sort de ces jeunes Allemands destinés au front russe : Michel s'inquiète même pour un soldat qui voulait restituer sa montre à un membre de sa famille.

20 mars : Dans Gringoire paraît La Confidente, sous le pseudonyme de Pierre Nérey.

30 mai : Dans Gringoire paraît L'Honnête homme, sous le pseudonyme de Pierre Nérey.

2 juin : Loi remplaçant le premier statut des Juifs d'octobre 1940, prélude aux arrestations et déportations en camps d'extermination nazis.

Juin : Les Némirovsky se font recenser.

Malgré l'inutilité du certificat de baptême des Némirovsky, Denise est amenée à faire sa première communion. À l'école communale, elle porte l’étoile jaune et noire.

8 août : Dans Gringoire paraît L'Inconnu.

24 octobre : Dans Gringoire paraît L'Ogresse, sous le pseudonyme de Charles Blancat.

Après avoir séjourné une année à l'hôtel, les Némirovsky trouvent enfin une vaste maison bourgeoise à louer dans le village. Michel écrit une table de multiplication en vers pour sa fille Denise. Irène ne doute plus de l'issue tragique à laquelle elle est destinée. Elle écrit et lit beaucoup. Se promène aussi, à longueur de journée, pour composer.

1941-1942 Toujours à Issy-l'Évêque, Irène, qui comme son mari porte l'étoile de David, rédige La Vie de Tchekhov (1946, posthume) et Les Feux de l’automne (1948, posthume), qui ne reparaîtront ensuite qu'en 1957.

1942 24 avril : Dix semaines avant son arrestation, Irène, qui accumule les hypomnemata de ce genre depuis la naissance du projet de Suite française, rédige cette note brève : « Se pénétrer de la conviction que la série des Tempêtes, si je puis dire, doit être, est un chef-d’œuvre. Y travailler sans défaillance ». Elle aura seulement le temps de peindre les tableaux à vif de la débâcle dans Tempête en juin et de romancer l'Occupation dans Dolce.

3 juin : Fermement désillusionnée, Irène rédige son testament à l’attention de la tutrice de ses deux filles, réglant tout avec précision : elle énumère tous les biens qu'elle a pu sauver et qui pourront rapporter de l'argent pour payer le loyer, chauffer la maison, acheter un fourneau, engager un jardinier qui prendra soin du potager censé sortir de terre des légumes en cette période de rationnement ; elle donne l'adresse des médecins qui suivent ses filles, précise leur régime alimentaire. Sans un mot de révolte.

12 juin : Cyniques et ultimes Notes sur l’état de la France, sans faux espoirs sur la vile et « haïssable » multitude des Français. En tête de la première page du carnet, elle inscrit :

Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage.
Je ne manque pas de cœur à l'ouvrage
Mais le but est long et le temps est court.

Chaque jour, elle va à la rencontre du facteur, mais point de courrier.

3 juillet : « Que ça finisse bien ou mal ! »

11 juillet : Parmi les pins, dans la forêt, Irène travaille, assise sur son chandail bleu, « au milieu d’un océan de feuilles pourries et trempées par l’orage de la nuit dernière comme sur un radeau, les jambes repliées sous [elle]»… Le même jour, elle écrit à Albin Michel : « J'ai beaucoup écrit. Je suppose que ce seront des œuvres posthumes, mais ça fait passer le temps. »

Le lundi 13 juillet : Irène est arrêtée par des gendarmes français. Elle dit à Denise qu’elle part en voyage, sans une larme.

14 juillet : Toutes les dispositions sont prises pour tenter de sauver Irène : Michel alertera Albin Michel, puis le comte de Chambrun (gendre de Laval) et Hélène Morand (femme de Paul, qu’on savait antisémite) ; il écrira même à Otto Abetz, ambassadeur du Reich, lui rappelant notamment le peu de sympathie de sa femme pour le régime bolchévique. Quand la bonne omet de mettre le couvert de sa femme, Michel est fou de colère.

16 juillet : Internement à Pithiviers (Loiret). Dernière lettre connue d'Irène Némirovsky : « Courage et espoir. Vous êtes dans mon cœur, mes bien-aimés. Que Dieu nous aide tous. »

17 juillet : Déportation à Auschwitz par le convoi numéro 6. Irène est immatriculée au camp d’extermination de Birkenau. Affaiblie, elle passe au Revier (« infirmerie », précédant la plupart du temps la chambre à gaz).

17 août : Irène Némirovsky est assassinée.

Octobre :
Denise, Élisabeth et Michel sont conduits à la Kommandantur. Un officier leur montre une photo de sa fille et leur fait comprendre qu’il faut fuir. Michel, qui a été jusqu'à écrire à Pétain pour expliquer que sa femme a une santé fragile, et qu'il est prêt à la remplacer dans un camp de travail, est arrêté (telle fut la réponse de Vichy). Il confie à ses filles quelques papiers de famille, des photos et des bijoux, ainsi que le précieux cahier d'Irène - le lourd « oreiller » de Denise. Ce cahier, écrit minusculement par Irène, qui craignait de manquer d'encre et de papier, Denise doit le sauver aux dépends de sa poupée Bleuette, qu'elle abandonne la mort dans l’âme. Aussitôt après l'arrestation, les gendarmes cherchent les deux fillettes et se présentent à l'école communale pour s'emparer de Denise. Pendant des années, après la guerre, cette dernière avait quitté son lit du même côté, jusqu'à la réminiscence de cet épisode où la maîtresse avait réussi à la cacher dans la ruelle de son lit, du côté que Denise avait par la suite toujours refoulé.

6 novembre : Après avoir été interné au Creusot, puis à Drancy, où son carnet de fouille indique qu’on lui a confisqué 8500 francs, Michel Epstein meurt gazé dès son arrivée à Auschwitz.

1943-1944-1945 Noms d'emprunt, caves, couvents, pensionnats... Denise devant masquer son nez, baillonnant sa petite sœur pour éviter d'être repérées... Tel est le sort des deux enfants, cachées dans la région de Bordeaux, toujours trimballant la valise au manuscrit gravé « I.N. ». Dans un pensionnat catholique d'abord, seules deux religieuses savaient que les petites filles étaient juives : Denise se faisait rappeler à l'ordre en classe parce qu'elle ne répondait pas quand on l'appelait par son faux nom. Puis les gendarmes, qui s'acharnaient et ne trouvaient rien de plus digne à faire que de livrer deux fillettes juives à la mort, retrouvèrent leur trace. Elles quittèrent le pensionnat. Dans les caves où elle passa plusieurs semaines avec Élisabeth, Denise attrapa une pleurite ; ceux qui la cachaient alors, n'osant pas la conduire chez un médecin, lui administrèrent pour tout traitement de la résine de pin. Sur le point d'être découvertes, elles devaient fuir à nouveau, avec la précieuse valise toujours prête en cas d'alerte. La tutrice ordonnait à Denise, avant de monter dans un train : « Cachez votre nez ! » Après la mort d'Albin Michel, en 1943, la maison d'édition est reprise par son gendre, Robert Esménard. Le directeur littéraire, André Sabatier, et lui poursuivent l'aide mise en place par Albin Michel : 3000 francs, puis 2000, par mois (soit plus de 150000 en tout) sont mis à la disposition des deux sœurs et de leur tutrice Julie Dumot, « sans qu’il en soit fait compensation sur les droits d’auteur d’Irène Némirovsky ».

1945 À la Libération, Denise et Élisabeth se rendirent chaque jour Gare de l’Est. S'y évanouirent devant les survivants des camps nazis. Avant de n'y plus retourner et d'attendre à l'hôtel Lutétia, aménagé en centre d'accueil pour les déportés, avec une pancarte portant leur nom. Denise connut des fantasmes à la vie dure : ses parents étaient-ils en Russie ? Amnésiques ? Quelque part dans un hôpital ? « Des années plus tard, j’étais mariée, j’avais un enfant, j’ai couru après une silhouette dans la rue… » - celle, tant désirée, de sa mère -, raconte Denise. Reste la grand-mère fortunée, qui avait passé la guerre à Nice confortablement, revenue dans son grand appartement de l'avenue du Président-Wilson. Quand ses petites-filles sonnent chez elle pour réclamer de l'aide, elle refuse de leur ouvrir et leur crie à travers la porte que si leurs parents sont morts elles n'ont qu'à s'adresser à un orphelinat. Retournée dans l'ancien appartement parisien des Némirovsky, Denise récupère chez les nouveaux occupants, en une scène muette et claire de sous-entendus, un tabouret qui appartenait à sa famille avant la guerre.

1946 Parution de La Vie de Tchekhov (republié en 1957).

1947 Les Biens de ce monde paraît (également republié en 1957).

1948 Les Feux de l'automne paraît.

1953 Mariage de Denise avec un économiste. Elle lit beaucoup, s’occupera de ses trois enfants à venir, milite (PSU, LCR, toujours à gauche, dans des associations laïques, « du côté des malheureux, des immigrés »…).

1954 Naissance d'un fils, premier enfant de Denise.

1957 Au printemps, insouciantes du chevauchement des saisons, les éditions Albin Michel publient Les Feux de l’automne. Puis la biographie de Tchekhov écrite peu avant la mort d'Irène.

1962 Denise devient documentaliste à la répression des fraudes.

1975 Denise, qui avait sauvé de la guerre le manuscrit contenant Suite française, n'avait que péniblement osé l'ouvrir. L'objet serait un héritage pour sa descendance. Et puis ouvrir ce carnet, c'était chaque fois un retour aux enfers - revivre ce sentiment d'avoir été abandonnée tant était totale la lucidité de sa mère sur l'état déplorable de la France qui la jettera aux mains de ses meurtriers. Comme une inondation menace les feuillets, Denise s'astreint alors au recopiage à la main, et à la loupe, de l'ouvrage dans son ensemble.

1985 Le Bal est réédité chez Grasset, dans la collection des « Cahiers rouges ».

1986 Élisabeth, devenue directrice littéraire sous le nom d'Élisabeth Gille, est débauchée de la direction de la collection « Présence du futur » chez Denoël par Françoise Verny pour prendre en charge la littérature étrangère chez Flammarion.

1989 Fanny Némirovsky meurt à Paris, agée de 102 ans. Dans son coffre-fort, pour tout héritage, on retrouva David Golder et Jézabel. Denise, car Irène s'y serait rendue, assiste aux obsèques. L'ami de Fanny, un vieillard tenant une canne à pommeau d'or, ne daigne pas la saluer. « Ses robes de soirée occupaient dix mètres de penderie, on a appelé un brocanteur. Puis on a invité les chauffeurs de taxi à faire un bon gueuleton », commente Denise.

1991 Élisabeth prend la direction éditoriale de Julliard.

1992 Les Presses de la Renaissance publient Le Mirador d'Élisabeth Gille, une biographie « rêvée » de la mère qu'elle n'a presque pas eu le temps de connaître. C'est à l'occasion de la préparation de ce livre que Denise et elle découvrent les lettres attestant de la générosité d’Albin Michel. La décision est prise de confier la dernière œuvre d'Irène Némirovsky à L'Institut Mémoire de l'Édition contemporaine (IMEC) afin de la conserver. Avant de s'en séparer, Denise déchiffre et dactylographie jusqu'à sa retranscription définitive la fresque de l'humanité vue crûment à travers la lumière noire de l'exode et de l'Occupation - Suite française.

1996 Décès d’Élisabeth, rattrapée par un cancer qu’elle croyait vaincu depuis les années 1980.

2000 Stock réédite Le Mirador, ainsi que Dimanche et autres nouvelles (écrites entre 1934 et 1942).

2004 Les éditions Sables publient Destinées et autres nouvelles (écrites entre 1935 et 1941). Au printemps, Myriam Anissimov, romancière, journaliste et première biographe de Primo Levi (Primo Levi ou la tragédie d'un optimiste, J.-C. Lattès, 1996 - prix WIZO 1997), auteur d'une biographie à succès de Romain Gary (Romain Gary, le caméléon, Denoël, 2004) est à la librairie « Ombres blanches » de Toulouse pour présenter ce dernier livre. Denise, qui vit à Toulouse, lui parle alors, par hasard, de l'histoire du manuscrit de Suite française. Stupéfaite de découvrir l'existence de deux inédits d'Irène Némirovsky, qu'elle avait découverte et appréciée par le truchement de Romain Gary, Myriam Anissimov contacte aussitôt son éditeur, Olivier Rubinstein, qui en propose immédiatement la publication. Si Denise avait spontanément souhaité publier Suite française, elle aurait certainement contacté Albin Michel ; mais Francis Esménard, prévenu et consulté avant la décision finale, est ému et heureux de voir que, malgré les réticences initiales de Denise (avait-elle le droit de publier une œuvre que sa mère aurait pu juger inachevée ? Pouvait-elle le faire ailleurs que chez Albin Michel ?), un juste hommage sera rendu à celle dont son père, à la suite d'Albin Michel, avait voulu protéger la vie et l'œuvre.

30 septembre : Grâce à la parution de Suite française, le génie patient d'Irène Némirovsky sort à nouveau de la nuit et du brouillard.

Octobre : Depuis la Foire du livre de Frankfort, les droits de Suite française sont vendus dans de nombreux pays et les enchères battent des records. Pour Denise et Denoël, la médiatisation s'intensifie. Chaque fois qu'elle doit passer devant le Lutétia (car les éditions Denoël sont situées à proximité, rue du Cherche-Midi), Denise détourne son regard.

Novembre : À l'ocasion d'un reportage télévisé, Denise Epstein retourne à Issy-l'Évêque. Inopinément, elle doit attendre un train sur le quai de la gare où son père est parti.

8 novembre : Le Prix Renaudot, décerné pour la première fois à titre posthume, récompense Irène Némirovsky pour Suite française.

La Suite ? « J’ai une fille qui s’appelle Irène, elle va prendre le relais…» (Denise Epstein)


Couverture de Suite française (Denoël, Prix Renaudot 2004).

L’Express - Olivier Le Naire
Oui, après Le Journal d'Anne Frank, cette Suite française, exceptionnelle du point de vue tant littéraire qu'historique, est un événement. Et un chef-d'œuvre.

Le Monde des livres - René de Ceccaty
Une femme seule, avec son intelligence et sa science littéraire, traite admirablement ces thèmes que l'horreur nazie va soudain balayer dans le néant.