| CHRONOLOGIE
Remerciements à Myriam Anissimov
et
Denise Epstein
pour leur concours et leurs précisions
1868 Naissance de Léon Némirovsky (Arieh,
de son nom hébraïque), père d'Irène,
à Elisabethgrad, ville qui subira l'infortune des pogroms
contre les Juifs à
partir de
1881.
Le nom des
Némirovsky
est originaire de
la ville ukrainienne de Nemirov, centre important du
mouvement hassidique au XVIIIème siècle. La famille
Némirovsky y avait
prospéré dans le commerce des grains. Léon
voyagera beaucoup avant de faire fortune dans la finance et de
devenir l'un
des banquiers les plus riches de Russie. Sur sa carte de
visite, on pouvait en effet lire : « Léon Némirovsky,
Président
du conseil de la Banque de Commerce de Voronej, Administrateur
de
la Banque
de l’Union de Moscou, Membre du conseil de la Banque privée
de Commerce de Petrograd ». Les Némirovsky appartiendront
ainsi à un milieu social très
privilégié, lié à l’entourage
du Tsar, où le français est la première langue,
qu'Irène apprendra avec sa gouvernante avant même
le russe. (Par ailleurs, elle maîtrisera couramment le
polonais, le finlandais, l'anglais, le basque et comprendra
le yiddish, dont on trouve des traces dans Les
Chiens et les loups.)
1887 Naissance, à Odessa, de Fanny (Faïga, de son nom
hébraïque), mère de la romancière.
1903 11 février : Naissance d'Irène
Némirovsky, à Kiev,
en plein Yiddishland. Malgré l'excellence de ses précepteurs,
Irène sera une enfant malheureuse et solitaire, ses parents
portant peu d’intérêt
pour leur foyer. Elle adore néanmoins son père,
toujours pris par ses affaires ou par le jeu au casino.
Presque haïe par sa mère, ainsi que l'évoqueront
plus tard ses livres tels que Le Bal, Le Vin de solitude ou Jézabel,
Irène trouve quelque refuge dans l’écriture
et la lecture.
Dans sa jeunesse, elle viendra très souvent en France
avec ses parents, quittant chaque été
l’Ukraine
pour Biarritz, Saint-Jean-de-Luz, Hendaye ou
la Côte-d’Azur, lorsque ce n'était pas la
Crimée. Fanny séjournait alors dans des palaces
tandis qu'Irène
était logée avec sa gouvernante dans une pension
de famille.
1914 Les
Némirovsky s'installent à Saint Pétersbourg,
habitant une vaste demeure sur les hauteurs de la ville,
dans
une rue paisible bordée de jardins et de tilleuls.
1917 Mort de l'institutrice française
d'Irène. Premières écritures, inspirées,
entre autres grands auteurs russes dont elle raffolait, de
la technique romanesque d'Ivan Tourguéniev.
1918 Octobre : Léon met
sa famille à l'abri
dans un appartement moscovite qu’il sous-louait à un
officier de la garde impériale ; mais c'est là que
la Révolution
éclate avec le plus de virulence. Irène lit
notamment Platon, Huysmans (À rebours), Maupassant
et Oscar Wilde (Le
Portrait de Dorian Gray est l'une de ses lectures favorites)
dans la bibliothèque
de Des Esseintes.
Décembre : La tête de Léon
Némirovsky est mise à prix par les Soviets, contraignant
la famille à fuire en
Finlande, déguisée en paysans. Seul Léon entreprendra
quelques retours clandestins en Russie pour protéger ses
biens. Irène compose des poèmes
en prose. Et c'est ensuite une nouvelle fuite, vers la Suède
: les Némirovsky vivent trois mois à Stockholm.
1919 Juillet : Après une longue
tempête, un cargo débarque la famille Némirovsky à Rouen.
Puis tous s'installent à Paris.
Les années 1920 Léon Némirovsky
parvient
à
reconstituer sa fortune en prenant la direction d’une
succursale de sa banque, faisant mener à sa famille,
dès
lors, une existence fitzgéraldienne
- villégiatures
luxueuses, soirées mondaines, dîners au champagne,
bals, etc. Biarritz, Nice (où ils séjournent à l'hôtel
Negresco) et la Côte-d’Azur
sont leurs destinations de prédilection retrouvées.
C'est aussi
à cette époque qu'Irène, tout en poursuivant
ses études de lettres à la Sorbonne (obtenant
sa licence avec mention), envoie ses « petits
contes drolatiques » au magazine bimensuel Fantasio qui
les publiera et les paiera chacun soixante francs. Au Matin paraîtra
un conte, et Les Œuvres
libres éditeront un conte, une nouvelle et, en 1923, Le
Malentendu, un premier roman, rédigé pendant
sa dix-huitième année. Elle rencontre également
Michel Epstein - Mikhaïl, de son nom russe -, « un
petit brun au teint très foncé », ingénieur
en physique et électricité diplômé à Saint
Pétersbourg, fondé de
pouvoir à la Banque du Nord (rue Gaillon), brillant homme
d’affaires
comme le père de la romancière.
1923 Un premier roman, Le Malentendu, paraît
aux Œuvres libres.
1924 2 janvier : Irène écrit à une
amie : « J’ai
passé une
semaine folle complètement
: bal sur bal, et je suis encore un peu grise et rentre avec
difficulté dans le chemin du devoir ».
1925 Début de la composition de David
Golder, à Biarritz.
1926 Février : L’Enfant
génial, ultérieurement
intitulé Un Enfant prodige, paraît aux Œuvres
libres.
1926 Irène épouse Michel Esptein
; le couple s'installe au 10, rue Constant-Coquelin.
1927 Parution de L'Enfant génial.
1929 Bernard Grasset reçoit le manuscrit de
David Golder. Enthousiasmé, il décide aussitôt de le
publier. Malheureusement, l'envoi ne mentionnait pas l'adresse
de l'expéditeur
et, pour retrouver l'écrivain, il a recours à une annonce par
voie de presse. Cette annonce, Irène Némirovsky est empêchée
d'y répondre tout de suite, car elle est à la clinique où elle
vient de donner naissance, le 9 novembre, à son premier enfant,
Denise.
Bernard Grasset est stupéfait de découvrir que le jeune écrivain,
à la plume si féroce, est une femme de 26 ans. Lorsque l'enfant
paraît, le roman, parallèlement, est aussitôt salué
par la critique
comme
un chef-d'œuvre
et remporte un succès immédiat. Paul Reboux, qui avait été l'un
des premiers
à attirer l'attention du public sur la jeune Colette, reconnaît
chez Irène Némirovsky un talent tout aussi exceptionnel, tandis
que Robert Brasillach rend hommage à la qualité de son style. David
Golder est presque
immédiatement adapté au théâtre et
au cinéma par Julien Duvivier qui signait là son
premier film parlant, avec Harry Baur dans le rôle-titre
sur scène et à l’écran.
9 novembre : Naissance de Denise, à Paris ;
Fanny, lorsqu'elle apprend qu'elle est devenue grand-mère,
offre à
Irène un ours en peluche !
Les années 1930 L'écriture d'Irène
Némirovsky
est célébrée
par des écrivains aussi hétérogènes
que Morand, Drieu la Rochelle, Cocteau, Brasillach… Kessel,
etc. Paradoxalement, c'est derrière un rideau de velours
vert, sage et silencieuse, que Denise observe l'avènement
de papier des illuminations de sa mère, l'élucidation
obstinée et muette des sombres
couloirs de
l'âme où la romancière engouffrait son esprit
et ses personnages. Tristan Bernard, la comédienne
Suzanne Devoyod, la princesse Obolensky cotoient la vie d'Irène.
Elle doit cependant soigner son asthme dans des villes
d’eaux.
1930 Le Bal paraît, également
adapté au
cinéma
(première apparition à l'écran de Danielle Darrieux).
1931 Les Mouches d'automne paraît.
1933 Après l'arrivée d'Adolf
Hitler au pouvoir, en janvier, Irène aurait dit à la
nurse : « Ma pauvre, nous serons bientôt tous morts
! » L'Affaire
Courilof paraît.
1934 Films parlés (recueil paru
chez Gallimard, comportant Les Fumées du vin), Le
Pion sur l'échiquier,
et Le
Vin de solitude (chez Albin Michel, nouvellement éditeur
d'Irène) paraissent. Dimanche est publié dans La
Revue de Paris.
2 novembre : Dans Gringoire,
journal pourtant connu pour ses positions antisémites, paraît
Les rivages heureux.
1936 La Revue des
Deux Mondes publie Liens du sang. Jézabel paraît.
1937 8 février
: Dans Gringoire paraît Fraternité.
20 mars : Naissance d’Élisabeth, deuxième
et dernier enfant des époux Epstein.
Cette année-là, Denise est interviewée
dans le cadre d’une
série d'émissions d’un ridicule consommé sur le
thème « Que
lisent les filles d’écrivains ? »
1938 2 novembre : Dans Candide paraît La
Femme de Don Juan.
Paraît La Proie. Irène et son mari, qui étaient
encore étrangers, demandent en vain la nationalité française.
Ils continuent néanmoins à espérer
que la France défendra « Juifs et apatrides ».
1939 2 février : Baptême
d’Irène à la
chapelle Sainte-Marie de Paris par un ami de la famille,
monseigneur Ghika, prince-évêque roumain.
Paraît Deux.
1er
septembre : À la veille de la déclaration de
guerre, les Némirovsky refusent un nouvel exil (bien qu'une fuite, en
Suisse par exemple, ne leur soit pas impossible). Irène
et Michel conduisent donc leurs filles, Denise et Elisabeth, à Issy-l’Évêque,
en Saône-et-Loire, chez la nounou des deux sœurs, Cécile
Michaud, native de ce village. Cette dernière
confie les filles aux bons soins de sa
mère, Mme Mitaine. Irène et Michel rentrent à Paris
et feront des allers-retours jusqu’à ce que
la ligne de démarcation soit mise en place en juin
1940.
Septembre : Tous les Epstein se convertissent
au catholicisme.
7 décembre : Dans Gringoire paraît Le
Spectateur.
1940 1er février : Dans Gringoire paraît Le
Sortilège.
Juin : Irène note glacialement, en marge et en vue de son
livre à venir,
Suite française, pour lequel elle envisage jusqu'à
cinq parties (Tempêtes
en juin, Dolce, Captivité,
Batailles,
La Paix) : « Mon
Dieu
! que me fait ce pays ? Puisqu'il me rejette, considérons-le froidement, regardons-le
perdre son honneur et sa vie. Et les autres, que me sont-ils ? Les
Empires meurent. Rien n'a d'importance. Si on le regarde du point
de vue mystique ou du point de vue personnel, c'est tout un. Conservons
une tête froide. Durcissons-nous le cœur. Attendons. »
28 août : Dans Candide paraît M. Rose.
3 octobre : Premier statut des Juifs, qui assigne
à ces derniers une condition sociale
et juridique inférieure. Dans le mois, l'État français promulgue une loi
permettant l'internement dans des camps de concentration ou l'assignation à résidence
des «
ressortissants étrangers de race juive ».
Irène, victime de l'« aryanisation » du milieu
de l’édition, est lâchée par le collaborationniste
Bernard Grasset, de sorte qu'elle ne peut bientôt plus publier à
son nom. Michel Epstein est interdit d’exercer sa profession à la
Banque des pays du Nord.
Paraît Les Chiens et les loups. Ainsi que Aïno dans La
Revue des Deux
Mondes.
1941 Irène et Michel quittent
Paris et rejoignent leurs filles Denise et Elisabeth, âgées
respectivement de 13 et 5 ans, à l'Hôtel des Voyageurs
à Issy-l'Évêque, sous le même toit que des
soldats et officiers de la Wehrmacht, à qui Michel servait
d’interprète et avec qui il jouait au billard.
Les Epstein plaignent le sort de ces jeunes Allemands destinés au
front russe : Michel s'inquiète même pour un soldat qui
voulait restituer sa montre à un
membre de
sa famille.
20 mars : Dans Gringoire paraît La
Confidente,
sous le pseudonyme de Pierre Nérey.
30 mai : Dans Gringoire paraît L'Honnête
homme, sous le pseudonyme de Pierre Nérey.
2 juin : Loi remplaçant le premier statut des Juifs
d'octobre 1940, prélude
aux arrestations et déportations
en camps d'extermination nazis.
Juin :
Les Némirovsky se font recenser.
Malgré l'inutilité du certificat de baptême des
Némirovsky, Denise est amenée à faire sa première communion. À l'école
communale, elle porte l’étoile jaune et noire.
8 août : Dans Gringoire paraît L'Inconnu.
24 octobre : Dans Gringoire paraît L'Ogresse,
sous le pseudonyme de Charles Blancat.
Après avoir séjourné une année à l'hôtel, les Némirovsky
trouvent enfin une vaste maison bourgeoise à louer dans le village. Michel
écrit une table de multiplication en vers pour sa fille Denise. Irène ne doute
plus de l'issue tragique à laquelle elle est destinée. Elle écrit
et lit beaucoup. Se promène aussi, à longueur de journée, pour composer.
1941-1942 Toujours à Issy-l'Évêque, Irène,
qui comme son mari porte l'étoile de David, rédige La Vie
de Tchekhov (1946,
posthume) et Les Feux de l’automne (1948, posthume), qui ne
reparaîtront ensuite qu'en 1957.
1942 24 avril : Dix semaines avant
son arrestation, Irène, qui accumule les hypomnemata de
ce genre depuis la naissance du projet de Suite française,
rédige cette note brève : « Se
pénétrer
de la conviction que la série des Tempêtes,
si je puis dire, doit être, est un chef-d’œuvre.
Y travailler sans défaillance ». Elle
aura seulement le temps de peindre les tableaux à vif
de la débâcle dans Tempête en juin et
de romancer l'Occupation dans Dolce.
3 juin : Fermement désillusionnée,
Irène rédige
son testament à l’attention
de la tutrice de ses deux filles, réglant tout
avec précision
: elle énumère tous les biens qu'elle a
pu sauver et qui pourront rapporter de l'argent pour
payer le loyer,
chauffer la maison, acheter un fourneau, engager un jardinier
qui prendra soin du potager censé sortir de terre
des légumes
en cette période de rationnement ; elle donne
l'adresse des médecins qui suivent ses filles,
précise leur régime
alimentaire. Sans un mot de révolte.
12 juin : Cyniques et ultimes Notes sur l’état
de la France, sans faux espoirs sur la vile et « haïssable » multitude
des Français. En tête de la première page du carnet, elle
inscrit :
Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage.
Je ne manque pas de cœur à l'ouvrage
Mais le but est long et le temps est court.
Chaque jour, elle va à la rencontre du facteur, mais point
de courrier.
3 juillet : « Que ça finisse bien ou
mal ! »
11 juillet : Parmi les pins, dans la forêt,
Irène travaille, assise sur son chandail bleu, « au
milieu d’un
océan
de feuilles pourries et trempées par l’orage
de la nuit dernière comme sur un radeau, les
jambes repliées
sous [elle]»… Le même jour, elle écrit
à Albin Michel : « J'ai beaucoup écrit.
Je suppose que ce seront des œuvres
posthumes, mais ça fait passer le temps. »
Le lundi 13 juillet : Irène est arrêtée par des
gendarmes français. Elle dit à Denise
qu’elle
part en voyage, sans une larme.
14 juillet : Toutes les dispositions
sont prises pour tenter de sauver Irène : Michel
alertera Albin Michel, puis le comte de Chambrun (gendre
de Laval)
et Hélène Morand (femme de Paul, qu’on
savait antisémite)
; il écrira
même à Otto Abetz, ambassadeur du Reich, lui
rappelant notamment le peu de sympathie de
sa femme pour le régime
bolchévique. Quand
la bonne omet de mettre le couvert
de sa femme, Michel est
fou de colère.
16 juillet : Internement à Pithiviers (Loiret).
Dernière
lettre connue d'Irène Némirovsky : « Courage et espoir.
Vous êtes dans mon cœur,
mes bien-aimés. Que Dieu nous aide tous. »
17 juillet :
Déportation à Auschwitz par
le convoi numéro 6. Irène est immatriculée
au camp d’extermination
de Birkenau. Affaiblie, elle passe au Revier
(« infirmerie », précédant la plupart
du temps la chambre à gaz).
17 août : Irène Némirovsky est assassinée.
Octobre : Denise, Élisabeth et Michel
sont conduits à la Kommandantur. Un officier
leur montre une photo de sa fille et leur fait comprendre
qu’il
faut fuir. Michel, qui a été jusqu'à écrire à Pétain
pour expliquer que sa femme a une santé fragile,
et qu'il est prêt à la remplacer dans
un camp de travail, est arrêté (telle
fut la réponse de Vichy).
Il confie à ses filles quelques papiers de
famille, des photos et des bijoux,
ainsi
que
le précieux
cahier d'Irène
-
le lourd « oreiller » de Denise.
Ce cahier, écrit minusculement par Irène,
qui craignait de manquer d'encre et de papier, Denise
doit le sauver aux dépends de sa poupée
Bleuette, qu'elle abandonne la mort dans l’âme.
Aussitôt
après l'arrestation, les gendarmes cherchent
les deux fillettes et se présentent à l'école
communale pour s'emparer de Denise. Pendant des années,
après la guerre, cette dernière avait
quitté son
lit du même côté, jusqu'à
la réminiscence de cet épisode où la
maîtresse avait
réussi à la cacher dans la ruelle de
son lit, du côté que Denise avait par
la suite toujours refoulé.
6 novembre : Après avoir été interné au
Creusot, puis à Drancy, où son carnet
de fouille indique qu’on lui a confisqué 8500
francs, Michel Epstein meurt gazé dès son arrivée
à Auschwitz.
1943-1944-1945 Noms
d'emprunt, caves, couvents, pensionnats... Denise
devant masquer son nez, baillonnant sa petite
sœur
pour éviter d'être repérées...
Tel est le sort des deux enfants, cachées
dans la région
de Bordeaux, toujours trimballant la valise au manuscrit
gravé « I.N. ». Dans un pensionnat
catholique d'abord, seules deux religieuses savaient
que les petites
filles étaient juives : Denise se faisait
rappeler
à l'ordre en classe parce qu'elle ne répondait
pas quand on l'appelait par son faux nom. Puis les
gendarmes,
qui s'acharnaient et ne trouvaient rien de plus digne
à faire que de livrer deux fillettes juives à la
mort, retrouvèrent leur trace. Elles quittèrent
le pensionnat. Dans les caves où elle passa
plusieurs semaines avec Élisabeth, Denise
attrapa une pleurite
; ceux qui la cachaient alors, n'osant pas la conduire
chez un médecin, lui administrèrent
pour tout traitement de la résine de pin.
Sur le point d'être découvertes,
elles devaient fuir à nouveau, avec la précieuse
valise toujours prête en cas d'alerte. La tutrice
ordonnait à Denise, avant de monter dans un
train : « Cachez votre nez ! » Après
la mort d'Albin Michel, en 1943, la
maison
d'édition
est reprise
par
son
gendre, Robert
Esménard. Le directeur littéraire,
André Sabatier,
et lui poursuivent l'aide mise en place par Albin
Michel : 3000 francs, puis 2000, par mois (soit
plus de 150000 en tout) sont mis à la disposition
des deux sœurs et de leur tutrice Julie Dumot, « sans
qu’il
en soit fait compensation sur les droits d’auteur
d’Irène
Némirovsky ».
1945 À la
Libération, Denise et Élisabeth se
rendirent chaque jour Gare de l’Est. S'y évanouirent
devant les survivants des camps nazis. Avant de n'y
plus retourner et d'attendre à l'hôtel
Lutétia,
aménagé en centre d'accueil pour les
déportés, avec
une
pancarte portant leur nom. Denise connut des fantasmes
à la vie dure : ses parents étaient-ils
en Russie ? Amnésiques ? Quelque part dans
un hôpital ? « Des
années plus tard, j’étais mariée,
j’avais un enfant, j’ai couru après
une silhouette dans la rue… » - celle,
tant désirée, de sa mère -,
raconte Denise. Reste la grand-mère fortunée,
qui avait passé la guerre à Nice confortablement,
revenue dans son grand appartement de l'avenue du
Président-Wilson. Quand ses petites-filles
sonnent chez elle pour réclamer de l'aide,
elle refuse de leur ouvrir et leur crie à travers
la porte que si leurs parents sont morts elles n'ont
qu'à s'adresser
à un orphelinat.
Retournée dans l'ancien appartement parisien
des Némirovsky, Denise récupère
chez les nouveaux occupants, en une scène
muette et claire de sous-entendus, un tabouret qui
appartenait à sa famille avant la
guerre.
1946 Parution de La Vie de Tchekhov (republié
en 1957).
1947 Les Biens de ce monde paraît (également
republié en 1957).
1948 Les Feux de l'automne paraît.
1953 Mariage de Denise avec un économiste.
Elle lit beaucoup, s’occupera
de ses trois enfants à venir, milite (PSU, LCR, toujours à gauche,
dans des associations laïques, « du côté des
malheureux, des immigrés »…).
1954 Naissance d'un fils, premier enfant
de Denise.
1957 Au printemps, insouciantes du chevauchement
des saisons, les éditions Albin Michel publient
Les Feux de l’automne. Puis la biographie
de Tchekhov écrite peu avant
la mort d'Irène.
1962 Denise devient documentaliste à la
répression
des fraudes.
1975 Denise, qui avait sauvé de la guerre
le manuscrit contenant Suite française, n'avait
que péniblement osé l'ouvrir. L'objet serait un
héritage pour
sa descendance. Et puis ouvrir ce carnet, c'était chaque
fois un retour aux enfers - revivre ce sentiment d'avoir été abandonnée
tant était totale la lucidité de sa mère
sur l'état déplorable
de la France qui la jettera aux mains de ses meurtriers. Comme
une inondation menace les feuillets, Denise s'astreint alors
au recopiage à la main, et à la loupe, de l'ouvrage
dans son ensemble.
1985 Le
Bal est réédité chez Grasset, dans
la collection des « Cahiers rouges ».
1986 Élisabeth, devenue directrice littéraire
sous le nom d'Élisabeth Gille, est débauchée
de la direction de la collection « Présence du
futur » chez
Denoël
par Françoise Verny pour prendre en charge la littérature étrangère
chez Flammarion.
1989 Fanny Némirovsky meurt à Paris, agée de
102 ans. Dans son coffre-fort, pour tout héritage, on retrouva David
Golder et Jézabel.
Denise, car Irène s'y serait rendue, assiste aux obsèques. L'ami
de Fanny, un vieillard tenant une canne à pommeau d'or, ne daigne
pas la saluer. « Ses robes de soirée occupaient
dix mètres
de penderie, on a appelé un brocanteur. Puis on a invité les
chauffeurs de taxi à faire un bon gueuleton », commente
Denise.
1991 Élisabeth prend la
direction éditoriale de
Julliard.
1992 Les Presses de la Renaissance
publient Le Mirador d'Élisabeth Gille, une biographie « rêvée » de
la mère qu'elle n'a presque pas eu le temps de connaître.
C'est à l'occasion de la préparation de ce livre que Denise et
elle découvrent les lettres
attestant de la générosité d’Albin
Michel. La décision est prise de confier la dernière œuvre
d'Irène Némirovsky à L'Institut Mémoire de l'Édition
contemporaine (IMEC) afin de la conserver. Avant de s'en séparer,
Denise déchiffre et dactylographie jusqu'à sa retranscription
définitive la fresque de l'humanité vue crûment à travers la
lumière noire de l'exode et de l'Occupation - Suite
française.
1996 Décès d’Élisabeth,
rattrapée
par un cancer qu’elle
croyait vaincu depuis les années 1980.
2000 Stock réédite Le Mirador,
ainsi que Dimanche et autres nouvelles (écrites entre
1934 et 1942).
2004 Les éditions Sables publient Destinées
et autres nouvelles (écrites entre 1935 et 1941).
Au printemps, Myriam Anissimov, romancière, journaliste
et première biographe de Primo Levi (Primo Levi ou
la tragédie d'un optimiste, J.-C. Lattès,
1996 - prix WIZO 1997), auteur d'une biographie à succès
de Romain Gary (Romain Gary, le caméléon,
Denoël,
2004) est à la librairie « Ombres blanches » de
Toulouse pour présenter ce dernier livre. Denise, qui
vit à Toulouse,
lui parle alors, par hasard, de l'histoire du manuscrit de Suite
française.
Stupéfaite de découvrir l'existence de deux inédits
d'Irène Némirovsky,
qu'elle avait découverte et appréciée par
le truchement de Romain Gary, Myriam Anissimov contacte
aussitôt
son éditeur,
Olivier Rubinstein, qui en propose immédiatement la publication.
Si Denise avait spontanément souhaité publier Suite
française,
elle aurait certainement contacté Albin Michel ; mais
Francis Esménard,
prévenu et consulté avant la décision finale,
est ému et heureux
de voir que, malgré les réticences initiales de
Denise (avait-elle le droit
de publier
une œuvre
que sa mère aurait pu juger inachevée ? Pouvait-elle
le faire ailleurs que chez Albin Michel ?), un juste hommage
sera rendu
à celle dont son père, à la suite d'Albin
Michel, avait voulu protéger la vie et l'œuvre.
30 septembre
: Grâce à la parution de Suite française,
le génie patient d'Irène Némirovsky
sort à nouveau de la nuit et du brouillard.
Octobre : Depuis la Foire du livre
de Frankfort, les droits de Suite
française sont vendus dans
de nombreux pays et les enchères battent des records. Pour
Denise et Denoël, la médiatisation s'intensifie. Chaque fois qu'elle
doit passer devant le Lutétia (car les éditions Denoël
sont situées à proximité, rue du Cherche-Midi), Denise
détourne son regard.
Novembre : À l'ocasion d'un
reportage télévisé, Denise Epstein retourne
à Issy-l'Évêque. Inopinément, elle doit attendre
un train sur le quai de la gare où son père
est parti.
8 novembre : Le Prix Renaudot, décerné pour
la première fois à titre posthume, récompense Irène Némirovsky
pour Suite française.
La Suite ? « J’ai une fille qui s’appelle
Irène,
elle va prendre le relais…» (Denise Epstein)
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Couverture de Suite française (Denoël,
Prix Renaudot 2004).
L’Express -
Olivier Le Naire
Oui, après Le Journal d'Anne Frank, cette Suite française,
exceptionnelle du point de vue tant littéraire qu'historique,
est un événement. Et un chef-d'œuvre.
Le Monde des livres - René de
Ceccaty
Une femme seule, avec son intelligence et sa science
littéraire,
traite admirablement ces thèmes que l'horreur nazie va
soudain balayer dans le néant.
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