|
Un des plus beaux romans de la rentrée a été écrit
il y a soixante-deux ans par une femme d’origine juive ukrainienne,
Irène Némirovsky, arrêtée par la police
française en juillet 1942, internée au camp de Pithiviers
puis déportée à Auschwitz. L’histoire
de cet inédit est presque aussi fascinante que le livre lui-même.
Au lendemain de la défaite, Irène Némirovsky, écrivain
célèbre, cosmopolite, Française d’adoption
bien qu’elle n’ait jamais obtenu la nationalité,
doit se cacher dans un petit village du Morvan. Abandonnée
de tous et surtout de ce milieu littéraire qui l’avait
tant fêtée, à l’exception notable de Robert
Esmenard, directeur d’Albin Michel, elle n’a plus le
droit de publier: à partir de juin 1941, les maisons d’édition
ont décidé d’aryaniser leur personnel et leurs
auteurs. A ses deux filles, Denise et Elizabeth, elle laisse un manuscrit
inachevé dans une valise, les débuts d’un vaste
projet intitulé «Suite française», lointainement
inspiré du Tolstoï de «Guerre et Paix». Les
petites, sauvées par une maîtresse d’école,
cachées chez des religieuses, transporteront le précieux
bagage jusqu’à la Libération. Denise Epstein,
l’aînée, entreprendra après la guerre de
déchiffrer à la loupe le texte rédigé d’une écriture
minuscule sur du mauvais papier, et il faudra toute l’insistance
de Myriam Anissimov pour qu’elle se décide, soixante
ans plus tard, à le confier aux Editions Denoël.
L’aventure en valait la peine. C’est une radiographie
prodigieuse de la France d’alors que nous livre Irène
Némirovsky. Tout commence par une panique: les troupes allemandes
sont aux portes de Paris, la ville se vide de ses habitants, provoquant
un des plus grands embouteillages du siècle. Le piétinement
stupide des réfugiés opposé à la mobilité des
avions qui les canardent, la foule fauchée par la mitraille
comme des sillons dans un champ de blé font l’objet
de descriptions magistrales. Télescopage brutal du désastre
et des destins individuels: petits ou grands bourgeois, prolétaires,
fermiers, aristocrates, il n’est pas un être, une famille
sur lesquels cette sale guerre, dans la splendide lumière
de juin, n’agisse comme un révélateur. C’est
la dégringolade des vanités et des conditions, la résurrection
des mesquineries et des lâchetés, dans une France égoïste,
repue, soucieuse de ses petits bonheurs, de ses fins de mois et que
la défaite a troublée dans sa digestion. C’est à qui,
dans la confusion, rivalisera de bassesse: tels ces catholiques conservateurs,
les Pericand, qui oublient leur grand-père dans un bombardement,
ces paysans qui se dénoncent les uns les autres pour un morceau
de lard ou de beurre à la Kommandantur avec un zèle
qui écœure les Allemands, ou cet écrivain, Gabriel
Corte, un délicat que la débâcle précipite
au milieu d’une plèbe répugnante, ses compatriotes,
et qui comprend, affolé, combien cette grande secousse qui ébranle «l’Europe
hideuse, dégouttante de sang» va le périmer,
le démoder, reléguer ses œuvres aux oubliettes.
Pas un ne semble conscient du nazisme et de son danger. Les conflits
de classe, l’aversion des riches contre les pauvres et vice
versa, des employés contre leurs patrons, des urbains contre
les ruraux, minent la France et la laissent divisée face à l’occupant.
Les individus plus nobles ne sont pas mieux lotis: témoin
cet épisode terrible où le curé Philippe qui
escorte un orphelinat vers le sud se retrouve lapidé dans
une mare, en pleine nuit, par ces jeunes garçons qu’il
voulait sauver.
Publicité
Irène Némirovsky combine de façon saisissante
deux éléments en général étrangers
l’un à l’autre: le réalisme et la compassion.
D’un côté, elle s’inscrit dans la grande
tradition littéraire depuis Balzac qui montre l’homme
déchu, impuissant, et n’est au fond que la traduction
romanesque du pessimisme chrétien; de l’autre, elle épouse
de l’intérieur les mobiles, les mesquineries de ses
personnages, s’abstient de les critiquer. Cette suspension
du jugement, cette empathie avec la faiblesse humaine, d’autant
plus remarquable que l’auteur vit l’événement
au jour le jour et se sait condamnée, est bouleversante: elle
atténue la noirceur du récit, évite les postures
de l’indignation ou du résistantialisme. Comme si l’écrivain
voulait, dès le début du conflit, désarmer la
haine et préparer une future réconciliation entre les
peuples. Seules les mères et les jeunes femmes délaissées
suscitent son affection: le personnage féminin le plus émouvant
est cette Lucille Angellier dont le mari est prisonnier et qui se
trouve cloîtrée par sa belle-mère dans un village.
Tombée amoureuse d’un officier allemand, elle se refuse à lui,
et le voit partir avec grande pitié sur le front russe.
Pour comprendre de quel traumatisme la France contemporaine est née,
il faut lire ce livre halluciné dont le détachement
est à la fois un cri d’amour déçu et un
acte d’accusation terrible. On en sort secoué, révolté, émerveillé par
la prouesse, abattu, avec une seule question obsédante: placés
aujourd’hui dans les mêmes conditions qu’alors,
serions-nous meilleurs, plus unis, moins lâches, moins spontanément
collaborationnistes? Rien n’est moins sûr.
«Suite française», par Irène Némirovsky,
Denoël, 434 p., 22 euros.
Née en 1903 à Kiev, Irène Némirovsky
fuit la révolution russe avec sa famille et s’installe à Paris.
Amie de Kessel et de Cocteau, elle devient une grande figure parisienne.
Cachée après l’exode dans un village du Morvan,
elle est arrêtée puis déportée et meurt à Auschwitz
en 1942. Elle est l’auteur d’une vingtaine de livres.
|