Littérature

Célèbre et adulée pendant les années 30, Irène Némirovsky a disparu à Auschwitz en 1942. Soixante-deux ans plus tard, sa fille Denise Epstein a retrouvé au fond d'une malle un superbe livre inachevé consacré à la débâcle et à l'exode. Une découverte capitale.

Le manuscrit retrouvé
Par Claude Arnaud


Qui se souvient d'Irène Némirovsky ? Morte en déportation à l'âge de 39 ans, cette juive russe avait été un des êtres les plus rayonnants du Paris des années 30, l'auteur, entre autres, de livres remarquables comme « David Golder » (1) ou « Le bal » (2). Succès fracassant que l'on a pu comparer à celui, plus tard, de Françoise Sagan, de l'argent, beaucoup d'argent venu d'un père banquier, des amis illustres... et puis l'horreur, l'oubli. Avec parfois un peu de lumière : des rééditions saluées par la critique, un culte entretenu par ses deux filles, l'éditrice et traductrice Elisabeth Gille, aujourd'hui disparue, et Denise Epstein.

Et voici que les éditions Denoël publient un roman inachevé de cette inconnue célèbre, « Suite française » : 430 pages consacrées à la défaite et l'exode auxquelles notre confrère Livres-Hebdo propose carrément de décerner un Goncourt à titre posthume. Rédigé en lettres microscopiques sur des cahiers de cuir, le manuscrit de cette « Suite française » reposait depuis soixante-deux ans dans les affaires qu'Irène Némirovsky dut abandonner le jour de son arrestation. Ouvrir ce roman unanimiste, courant de la débâcle à l'offensive allemande vers l'Est, c'est briser une fiole retenant l'atmosphère des années 40-42, avec tous ses vents mauvais.

L'exode ? L'amplification des meilleures scènes du « Bon voyage » de Rappeneau/Modiano sur 200 pages. L'écrivain hautain, la poule en disgrâce, l'esthète n'aimant que ses bibelots et l'abbé qui n'aime pas les enfants sont pris dans le fantastique maelström qui brasse encore le fils de famille et le ménage d'employés. Les lourdes barrières de préjugés, d'envie, d'ignorance ou de mépris qui isolent les classes volent en éclats, en libérant une haine active ; l'entité française se fragmente en millions de monades prêtes à la trahison ou au vol pour prolonger leur sommeil social ou leur existence physique : le pays mis à terre se cramponne à sa vaisselle dans un poignant sauve-qui-peut. Lâchage et abordage deviennent les mamelles d'un pays que rien ne semble racheter, pas même l'héroïsme inutile du jeune héritier : le lynchage de l'abbé par ses orphelins comme l'abandon de leur enfant par quelques mères affolées marquent, allégoriquement, la fin d'un monde. La France ? Pompéi qui aurait survécu.

Pendant quinze jours, la moitié du pays va chercher l'autre moitié, forcer les portes pour trouver un toit ou du pain, dire des messes en souvenir de défunts qui ressurgiront parfois en pleine élévation. Des amours improbables se nouent ; Balzac rencontre Guitry dans les granges d'une Gaule encore agricole et « bien-pensante ». Mais c'est avec l'arrivée du premier Allemand dans le village de Bussy que cette « Suite française » atteint vraiment au grandiose : la brute métallisée devient bientôt bête curieuse, puis évidence quotidienne. Tenue ici à l'écart par une hostilité affichée, elle finit par s'imposer là, malgré les interdictions, les pillages et l'ombre portée des deux millions de prisonniers, à force de « correction » et de galanterie, d'achats surpayés et de bonbons pour les petits. La ruse paysanne finit par reconnaître à l'efficacité teutonne des droits, sans rien céder de sa défiance ; « Ils partiront, en attendant faisons-les payer »... Jamais on n'avait si bien décrit ce pays, depuis « La comédie humaine ».

Le modèle de ce roman total, Irène Némirovsky le trouva pourtant dans le « Guerre et Paix » de Tolstoï, et dans la 5e Symphonie de Beethoven - mais on chercherait aussi bien des références dans le « Napoléon » d'Abel Gance. La matière, elle n'avait qu'à se baisser pour la trouver, si l'on peut dire : victime des décrets antisémites de 1940, elle vivait dans un village de Saône-et-Loire occupé par les Allemands. Mais c'est d'abord l'organisation bourdonnante du livre qui frappe, autant que le sens du détail dérisoire - le papy qui veut inverser l'exode pour filer au petit coin -, les descriptions par contre-pied - les hommes en colère y prennent des voix de femme -, ou la force d'images qui brûlent les yeux : une mouche chargée d'encre semble composer en temps réel la partition du désastre. Le lecteur vole à travers les milieux, les sexes, les générations : il était l'écrivain furieux de voir la guerre concurrencer son univers, il devient le paysan patriote qui tue son premier Boche, la fermière qui se refuse à son homme, l'Allemand mélomane qui s'éprend de la Française délaissée, et bientôt le chat qui ronronne « comme une bouilloire ».

Mais les corps ne se frôlent qu'en attendant le choc final : Irène Némirovsky elle-même, encore à son manuscrit le 11 juillet 1942, ne résistera pas dix jours à Auschwitz. Denise Epstein, sa fille, ne pouvait lui dresser plus beau mausolée qu'en publiant ce roman parfaitement abouti, quoique interrompu : il achève de faire d'Irène Némirovsky un grand écrivain.

 


 


Repères


11 février 1903. Naissance à Kiev. Le père d'Irène est un des banquiers les plus riches de Russie. Enfance dorée.

Décembre 1918. La famille fuit en Finlande.

Juillet 1919. Arrivée à Paris.

1923. Ecriture d'un premier roman, « Le malentendu ».

1926. Mariage avec Michel Epstein, lui aussi banquier.

1929. Naissance de Denise. Parution de « David Golder ».

1930. « Le bal ». Sept romans vont suivre, dont « L'affaire Courilof », des nouvelles et une biographie de Tchekhov.

1937. Naissance d'Elisabeth.

1941. Les Némirovsky quittent Paris.

13 juillet 1942. Arrestation. Internement à Pithiviers puis déportation à Auschwitz.

17 août 1942. Mort d'Irène Némirovsky

Octobre 1942. Michel Epstein, qui a multiplié les démarches pour sauver sa femme, est arrêté. Il meurt à Auschwitz le 6 novembre 1942. Les deux filles, confiées à une tutrice, sauvent une valise de documents. Albin Michel puis Robert Esmenard, son gendre, qui dirigea la maison d'édition, ont veillé à l'entretien des deux enfants jusqu'à leur majorité.