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Qui se souvient d'Irène Némirovsky ? Morte en déportation à l'âge
de 39 ans, cette juive russe avait été un des êtres
les plus rayonnants du Paris des années 30, l'auteur, entre
autres, de livres remarquables comme « David Golder » (1)
ou « Le bal » (2). Succès fracassant que l'on
a pu comparer à celui, plus tard, de Françoise Sagan,
de l'argent, beaucoup d'argent venu d'un père banquier,
des amis illustres... et puis l'horreur, l'oubli. Avec parfois
un peu de lumière : des rééditions saluées
par la critique, un culte entretenu par ses deux filles, l'éditrice
et traductrice Elisabeth Gille, aujourd'hui disparue, et Denise
Epstein.
Et voici que les éditions Denoël publient un roman
inachevé de cette inconnue célèbre, « Suite
française » : 430 pages consacrées à la
défaite et l'exode auxquelles notre confrère Livres-Hebdo
propose carrément de décerner un Goncourt à titre
posthume. Rédigé en lettres microscopiques sur des
cahiers de cuir, le manuscrit de cette « Suite française » reposait
depuis soixante-deux ans dans les affaires qu'Irène Némirovsky
dut abandonner le jour de son arrestation. Ouvrir ce roman unanimiste,
courant de la débâcle à l'offensive allemande
vers l'Est, c'est briser une fiole retenant l'atmosphère
des années 40-42, avec tous ses vents mauvais.
L'exode ? L'amplification des meilleures scènes du « Bon
voyage » de Rappeneau/Modiano sur 200 pages. L'écrivain
hautain, la poule en disgrâce, l'esthète n'aimant
que ses bibelots et l'abbé qui n'aime pas les enfants sont
pris dans le fantastique maelström qui brasse encore le fils
de famille et le ménage d'employés. Les lourdes barrières
de préjugés, d'envie, d'ignorance ou de mépris
qui isolent les classes volent en éclats, en libérant
une haine active ; l'entité française se fragmente
en millions de monades prêtes à la trahison ou au
vol pour prolonger leur sommeil social ou leur existence physique
: le pays mis à terre se cramponne à sa vaisselle
dans un poignant sauve-qui-peut. Lâchage et abordage deviennent
les mamelles d'un pays que rien ne semble racheter, pas même
l'héroïsme inutile du jeune héritier : le lynchage
de l'abbé par ses orphelins comme l'abandon de leur enfant
par quelques mères affolées marquent, allégoriquement,
la fin d'un monde. La France ? Pompéi qui aurait survécu.
Pendant quinze jours, la moitié du pays va chercher l'autre
moitié, forcer les portes pour trouver un toit ou du pain,
dire des messes en souvenir de défunts qui ressurgiront
parfois en pleine élévation. Des amours improbables
se nouent ; Balzac rencontre Guitry dans les granges d'une Gaule
encore agricole et « bien-pensante ». Mais c'est avec
l'arrivée du premier Allemand dans le village de Bussy que
cette « Suite française » atteint vraiment au
grandiose : la brute métallisée devient bientôt
bête curieuse, puis évidence quotidienne. Tenue ici à l'écart
par une hostilité affichée, elle finit par s'imposer
là, malgré les interdictions, les pillages et l'ombre
portée des deux millions de prisonniers, à force
de « correction » et de galanterie, d'achats surpayés
et de bonbons pour les petits. La ruse paysanne finit par reconnaître à l'efficacité teutonne
des droits, sans rien céder de sa défiance ; « Ils
partiront, en attendant faisons-les payer »... Jamais on
n'avait si bien décrit ce pays, depuis « La comédie
humaine ».
Le modèle de ce roman total, Irène Némirovsky
le trouva pourtant dans le « Guerre et Paix » de Tolstoï,
et dans la 5e Symphonie de Beethoven - mais on chercherait aussi
bien des références dans le « Napoléon » d'Abel
Gance. La matière, elle n'avait qu'à se baisser pour
la trouver, si l'on peut dire : victime des décrets antisémites
de 1940, elle vivait dans un village de Saône-et-Loire occupé par
les Allemands. Mais c'est d'abord l'organisation bourdonnante du
livre qui frappe, autant que le sens du détail dérisoire
- le papy qui veut inverser l'exode pour filer au petit coin -,
les descriptions par contre-pied - les hommes en colère
y prennent des voix de femme -, ou la force d'images qui brûlent
les yeux : une mouche chargée d'encre semble composer en
temps réel la partition du désastre. Le lecteur vole à travers
les milieux, les sexes, les générations : il était
l'écrivain furieux de voir la guerre concurrencer son univers,
il devient le paysan patriote qui tue son premier Boche, la fermière
qui se refuse à son homme, l'Allemand mélomane qui
s'éprend de la Française délaissée,
et bientôt le chat qui ronronne « comme une bouilloire ».
Mais les corps ne se frôlent qu'en attendant
le choc final : Irène Némirovsky elle-même,
encore à son
manuscrit le 11 juillet 1942, ne résistera pas dix jours à Auschwitz.
Denise Epstein, sa fille, ne pouvait lui dresser plus beau mausolée
qu'en publiant ce roman parfaitement abouti, quoique interrompu
: il achève de faire d'Irène Némirovsky un
grand écrivain.
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Repères
11 février 1903. Naissance à Kiev. Le père
d'Irène est un des banquiers les plus riches de Russie. Enfance
dorée. Décembre 1918. La famille fuit en
Finlande. Juillet 1919. Arrivée à Paris. 1923. Ecriture d'un premier roman, « Le
malentendu ». 1926. Mariage avec Michel Epstein, lui aussi
banquier. 1929. Naissance de Denise. Parution de « David
Golder ». 1930. « Le bal ». Sept romans
vont suivre, dont « L'affaire Courilof », des nouvelles
et une biographie de Tchekhov. 1937. Naissance d'Elisabeth. 1941. Les Némirovsky quittent Paris. 13 juillet 1942. Arrestation. Internement à Pithiviers
puis déportation à Auschwitz. 17 août 1942. Mort d'Irène Némirovsky Octobre 1942. Michel Epstein, qui a multiplié les
démarches pour sauver sa femme, est arrêté. Il
meurt à Auschwitz le 6 novembre 1942. Les deux filles, confiées à une
tutrice, sauvent une valise de documents. Albin Michel puis Robert
Esmenard, son gendre, qui dirigea la maison d'édition, ont veillé à l'entretien
des deux enfants jusqu'à leur majorité.
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