CULTURE

 

 


Irène Némirovsky : échec à l'oubli
Par Clémence Boulouque

Autant qu'une consécration, c'est une justice faite, enfin faite – la reconnaissance d'une romancière qui a donné aux lettres françaises d'admirables pages et qui a été sacrifiée par Vichy, dont les fonctionnaires de police vinrent l'arracher aux siens, durant l'été 1942, avant de l'envoyer à Auschwitz, où elle mourut quelques semaines plus tard.


Née en Ukraine en 1903 dans une famille de banquiers, Irène Némirovsky connaît une enfance privilégiée auprès de sa nourrice qui lui apprend le français, mais ce sont des années de tristesse car sa mère est peu aimante. Elle vit la Révolution russe dans un appartement moscovite, où le fracas du monde lui parvient, trouant la bulle où l'enferme Le Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde. Après un premier exil en Finlande, le temps d'une brève saison, la famille gagne la France. C'est pour Irène le Paris des années dites «folles», le temps des bals et la fréquentation de l'émigration russe – dont l'observation nourrira Les Mouches d'automne. Elle donne quelques nouvelles à des revues et envoie anonymement, en 1929, un premier roman, David Golder, à Grasset. La chronique de cet homme d'affaires sans scrupule et de sa chute sont d'une acuité qui laisse deviner son auteur sous d'autres traits que ceux d'une jeune mère, et qui tarde à répondre aux lettres de Bernard Grasset, adressées poste restante, car elle relève de couches. Devenue l'enfant chéri des «Lettres parisiennes», saluées par Brasillach, Cocteau ou Kessel, elle voit son roman adapté par Julien Duvivier, dès 1930, avec Harry Baur dans le rôle titre. La précision de son observation et son empathie lui permettent d'atteindre à une justesse de la langue, des esprits et des images, qui donnent à son oeuvre une dimension naturellement cinématographique. Son court texte, Le Bal, écrit pour se délasser entre deux chapitres de David Golder, devient, d'ailleurs, un film en 1931, marquant les débuts de Danielle Darrieux dans le septième art.


Les douze livres d'Irène Némirovsky ont en commun le refus de toute appartenance. Ils promènent un regard perçant, sur toutes les classes sociales, et valent à celle qui s'en sert, l'étiquette de «juive antisémite». Assimilée, persuadée d'être protégée par la République française, Irène Némirovsky, tout comme son mari, sous-estime la montée des périls. Installée en Saône-et-Loire après l'exode, elle est arrêtée en 1942. Les démarches de la femme de Paul Morand, qui tente d'intercéder auprès de Pétain, seront vaines – dans sa réponse, il envoie copie du statut des apatrides. Seul Albin Michel fait preuve de dignité dans cette triste course à l'abîme, en accordant une pension à son auteur et en protégeant ses filles à la fin de la guerre.


Suite française est le roman, composé de deux volets, de cette époque. La jeune femme avait l'ambition d'en faire Guerre et Paix. On ne se retient pas d'évoquer une observation de la bêtise à la Bouvard et Pécuchet à travers le personnage d'un écrivain parisien bouffi de suffisance. Ni une peinture balzacienne de la bourgeoisie provinciale. Et l'on pense également au Silence de la mer, de Vercors, avec l'analyse des sentiments naissants entre une jeune femme et un officier allemand. Après avoir mis en sécurité le texte au moment de l'arrestation de sa mère, Denise Epstein l'a conservé par-devers elle dans un petit cartable, durant la guerre et a laissé de longues années couler sur cette douleur. Sa soeur, Elisabeth Gille, avait romancé la vie d'Irène en 1992 dans Le Mirador, peu avant d'être emportée par un cancer. C'est une rencontre avec Myriam Anissimov (qui signe une remarquable préface) qui a convaincu Denise Epstein de se dessaisir de son trésor, de cette voix maternelle qui montait du fond du gouffre. Il convient aussi de rendre hommage à ces gardiennes de la mémoire.


Véritable événement de la foire de Francfort, Suite française a été acheté par 19 pays, et s'était vendu, en France, à 45 000 exemplaires avant même l'annonce du prix.


En attribuant le prix Renaudot à Irène Némirovsky, les membres du jury offrent donc à un public plus vaste, la possibilité de découvrir une oeuvre qui compte. Certains verront là des intentions d'ordre extralittéraire. A ces considérations chagrines, on préférera d'autres pensées. C'est une certaine vision des lettres, qui prévaut aujourd'hui avec ce choix. Ce prix est comme une réparation. La littérature, échec infligé à l'oubli. Irène Némirovsky n'a de sépulture que son oeuvre. Visiter la sienne, dans ses pages, est un devoir que récompense, pour le lecteur, un éblouissement.

SUITE FRANÇAISE d'Irène Némirovsky. Préface de Myriam Anissimov. Denoël, 430 pages, 22 €.