Le Mirador, mémoires rêvés d'Elisabeth Gille. La réédition du livre qu'Elisabeth Gille a consacré à sa mère et les nouvelles de cette dernière permettent de mieux connaître celle qui fut l'une des plus importantes romancières de l'entre-deux-guerres.

Némirovsky
ou l'insouciance coupable de l'être
Par Edgar Reichmann

Partie le 17 juillet 1942 avec le convoi numéro 6 vers Auschwitz, Irène Némirovsky ne faisait pas partie du groupe des dix-huit survivants revenus en 1945, note sa fille Elisabeth Gille dans la biographie qu'elle lui avait consacrée en 1992. Le livre vient d'être réédité, enrichi d'une préface et des commentaires de l'auteur publiés peu après dans un quotidien italien. Ce texte et deux autres qui ont suivi (1) annonçaient l'émergence d'un auteur important, peut-être à la mesure de sa mère, mais, quatre ans plus tard, la maladie venait à bout de la volonté de vivre d'Elisabeth Gille.

Son Mirador n'est pas seulement le témoignage d'affection d'une fille pour sa mère ou un hommage à l'écrivain qu'elle était, mais également le constat de cette insouciance coupable par qui le malheur arrive ; plus grave, celui d'une identité refusée, mais qui s'imposera, en fin de parcours, de la manière la plus atroce possible. Irène Némirovsky la convertie, la coqueluche d'un tout-Paris opulent ou bohème - qui n'hésitait pas à signer dans le quotidien antisémite Gringoire, ni de recevoir l'appui sans réserve d'un Brasillach - a été envoyée à la mort en sa qualité de "juive étrangère". A l'heure décisive, ce Paris-là lui tourna le dos. Elle ne se voulait ni juive ni Russe, à peine "israélite" née au cœur du grand espace slave inspirateur de ses premiers romans et d'un beau récit nostalgique, "Le Sortilège", publié dans ce recueil. Selon la préface du volume de nouvelles - parues d'abord séparément entre 1934 et 1942 (2) -, "Irène Némirovsky écrit autour de deux thèmes majeurs, la mère et la judéité". N'écrirait-elle pas plutôt contre sa mère, personnage odieux jusqu'à la nausée, et contre cette judéité que l'auteur du Bal et de David Golder (3), ignore, ne peut ni ne veut assumer, entraînée comme elle est dans le tourbillon des mondanités parisiennes ?

En 1934, Irène Némirovsky se trouve au faîte de sa gloire. Elle a quitté ses thèmes russes ; c'est le conflit sournois ou déclaré entre la fille et la mère tantôt effacée, tantôt abusive, sinon les connivences secrètes de la jeune fille "bien née" avec une servante, ou bien la prostituée rencontrée dans un bar qui inspirent certaines de ses nouvelles que les revues s'arrachent à prix d'or ("Dimanche", "L'Ogresse", "Les Rivages heureux", "La Femme de Don Juan"). Parfois, les souvenirs de sa fuite éperdue à travers la Finlande ravagée par la guerre civile refont surface et l'on entend sur les pavés glacés de la ville les bottes des rouges partis pour "casser le blanc" ("Aïno", "Les Fumées du vin"). Ailleurs, c'est la volonté de puissance qui métamorphose une jeune femme terne en vraie Pygmalion ("La Confidente"). Avec "Liens de sang" (d'argent aussi), analyse feutrée, impitoyable, d'une famille bourgeoise réunie au chevet de la mère malade - elle guérira -, Irène Némirovsky atteint, à force de justesse psychologique et d'économie de moyens, la perfection terrifiante d'un François Mauriac. L'obsession d'une judéité reniée, méprisée, mais toujours ressentie, n'est pas absente du recueil.

Pendant l'invasion, Irène Némirovsky écrit des récits de guerre magnifiques, mais qui ne donnent pas, loin s'en faut, la mesure des horreurs à venir ("L'Inconnu, M. Rose"). Dès que la débâcle fut consommée, d'autres textes rédigés à la campagne, entre l'été 1940 et le début de l'année 1942 , mettent en scène aussi bien les petites gens de la France profonde qu'un artiste renommé - camouflage de l'auteur ? - dépositaire de lourds secrets ; il finira par périr dans les flammes qui allaient dévorer le manoir où il travaillait loin de la guerre et de l'agitation de la capitale occupée ("L'Honnête homme", "L'Incendie"). Enfin, une fois encore, Irène Némirovsky donne sa vision prémonitoire du créateur qui se veut non engagé tout en demeurant conscient de l'issue fatale de sa destinée ("Les Spectateurs").

(1) Le Crabe sur la banquette arrière, Mercure de France, 1994 ; Un paysage de cendres, Seuil, 1996. (2) Dans divers périodiques : Revue de Paris ; Revue des Deux Mondes ; Candide, Gringoire. A partir de 1941, en raison des interdictions raciales, elle signera sous des pseudonymes masculins. (3) Les deux chez Grasset, "Les Cahiers rouges", 1985 et 1986.

Le Mirador. Mémoires rêvés d'Elisabeth Gille. Préface de René de Ceccatty, Stock, 374 p., 19,82 euros. Dimanche et autres nouvelles d'Irène Némirovsky. Préface de Laure Adler, Stock, 374 p., 21,19 euros.