Le Monde des livres
Sauvé par sa fille Denise, le dernier manuscrit de la romancière, déportée et assassinée à Auschwitz, a attendu plus d'un demi-siècle pour être enfin publié.
Le Guerre et paix
d'Irène Némirovsky

Par René de Ceccatty

Elisabeth Gille dédiait en 1992, quatre ans avant sa mort, Le Mirador, la biographie de sa mère, Irène Némirovsky, à sa sœur, Denise Epstein, "la mémoire douloureuse". Or, voilà que douze ans plus tard, soixante-deux ans après la mort d'Irène Némirovsky, déportée le 13 juillet 1942 et assassinée le 17 août à Auschwitz, cette "mémoire douloureuse" arrache à l'oubli un chef-d'œuvre : les deux premiers tomes d'une Suite française, prévue pour en comporter cinq et ici parue en un seul volume. Le manuscrit avait été emporté par la toute jeune Denise dans sa fuite vers Bordeaux.

Le cas tragique d'Irène Némirovsky occupera longtemps la mauvaise conscience française. Romancière russe et juive, émigrée dans son enfance avec ses parents en France, via la Finlande, juste après la guerre de 1914, elle s'intègre très rapidement dans le monde littéraire parisien. David Golder (Grasset, "Cahiers rouges"), qu'elle commence à écrire à 22 ans, paraît quand elle en a 26, en 1929. Dès lors, elle publie coup sur coup douze autres livres, chez Grasset, Gallimard et Albin Michel. Le patron de cette dernière maison, Robert Esménard, aura, au moment des lois raciales, une conduite exemplaire, pour assurer la survie de cet auteur, qui jouissait d'un véritable consensus littéraire.

La lecture de Suite française révèle un pessimisme cynique, orienté moins vers l'abomination nazie et antisémite (à laquelle il n'est, c'est un comble, fait presque aucune allusion) que vers la bassesse humaine. Au cœur de la tourmente, elle-même contrainte à l'exode avec ses filles (elles s'installent à Issy-l'Evêque, en Saône-et-Loire), Irène Némirovsky entreprend de décrire ce qui l'entoure. Elle a en tête son Guerre et paix. Son expérience littéraire, la dureté de son regard sur l'humanité, son absence radicale de sentimentalisme, d'autocomplaisance, d'humanisme bon ton donnent à son tableau une vigueur dérangeante. Elle détestait toute conduite commandée par l'appartenance à une classe, à une collectivité. Elle était issue d'une bourgeoisie dont elle avait haï et vilipendé les défauts à travers sa propre mère, comme le montrent Le Bal (Grasset, "Cahiers rouges") ou Jézabel. Cette même bourgeoisie, elle la contemple dans le désastre. Elle la confronte à des classes populaires, petits commerçants ou paysans, dont elle sait également traquer la veulerie. Et parfois, soudain, un personnage bénéficie d'une sorte de grâce, d'un crédit d'ingénuité, d'une noblesse réelle.

Le centre du livre est occupé par l'amitié d'une jeune femme mal mariée, balzacienne, restée seule avec sa belle-mère, pour un officier allemand raffiné. Le Silence de la mer préfiguré ? Mais cet épisode n'aurait probablement pas pris la même importance si la "pentalogie" avait été achevée.

La première partie, littérairement la plus frappante, par sa structure et la sûreté tranchante des remarques psychologiques, met en scène plusieurs groupes de réfugiés de tous milieux. Les fils devaient se réunir dans le troisième tome, Captivité. On voudrait citer d'innombrables scènes où se lisent la subtilité et l'intransigeance des analyses de la romancière. Le lynchage d'un jeune prêtre par les enfants qu'il a en charge et qui en éprouvent "un effroyable bonheur", le vol de l'essence par un lâche qui abuse de la naïveté d'un jeune couple ou encore les compromissions d'un homme de lettres médiocre.

L'art romanesque d'Irène Némirovsky atteignait ici une précision que la fébrilité aurait pu menacer. Comment est-elle parvenue à ce détachement cérébral sans détruire l'émotion ? La "méthode indirecte" qu'elle utilise pour entrer dans la pensée des personnages les plus négatifs et en révéler la bêtise flaubertienne ne nuit jamais à la palette des nuances. Le trouble que suscite l'apparition des soldats allemands, jamais rejetés dans le mal, la ténuité des convictions face à l'ouragan des situations, l'égarement des individus projetés dans un "esprit communautaire" qu'exige l'urgence politique : une femme seule, avec son intelligence et sa science littéraire, traite admirablement ces thèmes que l'horreur nazie va soudain balayer dans le néant.


Signalons aussi Destinées, nouvelles parues dans Gringoire et d'autres revues, entre 1935 et 1941 (éd. Sables, 15, route de l'Eglise, 31130 Pin-Balma, tél. : 05-61-84-78-33, 284 p., 18 €).