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Et si le véritable événement
de cette rentrée littéraire était un ouvrage écrit
voilà plus de soixante ans, aujourd'hui miraculeusement sorti
des tiroirs de l'oubli? Et si cette Suite française, signée
Irène Némirovsky - un écrivain qui connut son
heure de gloire dans les années 1930, avant de disparaître
en 1942 à Auschwitz - devenait l'un des livres phares sur
la France de l'Occupation? On peut en effet compter sur les doigts
d'une main les témoignages d'une telle force écrits
non a posteriori, mais bien durant la guerre. Oui, après Le
Journal d'Anne Frank, cette Suite française, exceptionnelle
du point de vue tant littéraire qu'historique, est un événement.
Et un chef-d'oeuvre.
«On l'a longtemps regardée
comme une victime en oubliant son talent»
Née à Kiev en 1903, Irène Némirovsky
fut contrainte à un premier exil lorsque, après la
Révolution russe, les Soviets mirent à prix la tête
de son père. La Finlande, la Suède, Paris. Quand, après
des mois d'errance, la jeune Irène se retrouve en France,
elle n'a plus qu'une envie: oublier. Et vivre. Dès que son
père reconstitue sa fortune, la jeune femme mène une
existence fitzgéraldienne. Villégiatures luxueuses,
dîners au champagne, bals: c'est au cours d'une de ces soirées
qu'elle rencontre Michel Epstein, son futur mari, homme d'affaires
comme son père.
Maîtrisant sept langues, riche de ses expériences et
passionnée de littérature, Irène a déjà beaucoup
publié lorsqu'en 1929 elle envoie à Bernard Grasset
le manuscrit de David Golder (1). Ce roman magnifique racontant les
splendeurs et misères d'un banquier ukrainien lui vaut la
gloire. Et Irène devient cette égérie littéraire
- aujourd'hui injustement oubliée - fêtée par
Morand, Drieu La Rochelle, Cocteau. Une Sagan avant l'heure.
Un livre testament. Il ne faudra pas dix ans pour que ce rêve
tourne au cauchemar. En 1939, les Epstein s'étant refusés à un
nouvel exil, envoient leurs deux filles - Denise et Elisabeth - dans
le Morvan. Mais bientôt, lâchée par son pays,
ses «amis» et son éditeur (le très collabo
Bernard Grasset), puis victime de l' «aryanisation» de
l'édition, Irène n'a plus le droit de publier sous
son nom tandis que Michel est interdit d'exercer sa profession. Le
couple rejoint alors les deux petites à Issy-l'Evêque.
Et c'est là, sachant pertinemment qu'elle va bientôt
mourir, qu'Irène Némirovsky rédige dans l'urgence
ce livre testament à partir de ce qu'elle a vu, de ce qu'elle
a vécu. Un portrait accablant, saisi sur le vif, d'une France
en perdition.
La première partie de ce roman vérité, Tempête
en juin, est un récit de l'exode. A travers les destins croisés
de plusieurs familles, l'auteur témoigne de ces heures où,
face à la débâcle, aux brassages sociaux, se
révèlent les vrais visages, les secrets enfouis, les
compromissions. Il y a d'abord les Péricand, bourgeois bigots,
et leur armée de domestiques. La mère qui veut sauver
les convenances et son argenterie, le grand-père dont on oublie
la présence mais pas l'héritage, le fils qui rêve
d'en découdre et son frère, curé vite abandonné par
Dieu. Gabriel Corte, lui, est écrivain. Egoïste, nombriliste,
esthète, il doit se colleter, au milieu des carrioles, des
blessés et des morts, avec la faim qu'il découvre,
la réalité qui l'effraie et la populace qui l'écoeure.
Seuls quelques justes comme Louise, la petite paysanne - quatre gosses
et un mari au front - ou les Michaud, modestes employés tremblant
pour leur fils, gardent leur innocence au milieu de «bons Français» devenus, à la
faveur des événements, voleurs, tricheurs. Et parfois
même assassins. Dolce, le second volet de cette Suite française,
est consacré à l'occupation d'un village. Un face-à-face
tissé d'ambiguïté, de «concupiscence haineuse»,
de fascination et de répulsion, où finissent par se
confondre dans un même halo victimes et bourreaux.
Ce livre, Denise Epstein, la fille d'Irène, l'a porté,
au sens propre du terme, toute sa vie. Et si, à 74 ans, elle
se résout à le faire publier, elle n'en a toujours
pas lu, sur épreuves imprimées, la fin - trop douloureuse.
On y découvre aussi en annexe un bouleversant échange
de correspondances entre Albin Michel (le seul éditeur qui
sera fidèle à Irène) et Michel Epstein, montrant
comment ce dernier fit tout pour tenter de sauver sa femme, avant
d'être lui-même arrêté et de périr
dans les camps.
Un devoir de mémoire enfin accompli. Aujourd'hui libérée
par cette publication, son devoir de mémoire accompli, Denise
Epstein confie avec une émotion contenue: «Bien sûr,
cette Suite française est un roman, mais c'est surtout le
journal de bord de ma mère, écrit au fil des années
noires. Tous ces personnages qu'elle décrit et maquille à peine,
nous les avons connus, ces situations, nous les avons vécues.» Et
de poursuivre: «Dans les années 1930, maman voulait
croire que la France défendrait ses juifs. On l'a ensuite
longtemps regardée comme une victime en oubliant son talent.
J'espère que ce livre rendra justice à ce qu'elle était
avant tout: un écrivain.»
Puis, déroulant sa propre histoire comme un épilogue à cette
Suite française, Denise Epstein poursuit: «Lorsque maman
a été arrêtée par les gendarmes français,
elle m'a dit qu'elle allait en voyage. Puis elle est partie sans
une larme. Le lendemain, quand la bonne a omis de mettre le couvert
de maman, papa était fou de colère.»
Après l'arrestation de Michel Epstein, Denise (13 ans) et
sa soeur Elisabeth (5 ans) sont à leur tour traquées.
Au moment de remplir leur petite valise, Denise doit, la mort dans
l'âme, abandonner sa poupée Bleuette pour sauver le
manuscrit de sa mère. Puis, des mois durant, les deux gosses
errent sous un nom d'emprunt de caves en couvents. Dans la rue, Denise
apprend à masquer son nez. La nuit, elle doit bâillonner
sa petite soeur pour éviter qu'elles ne soient repérées.
Il faudra près de dix ans pour que Denise trouve le courage
d'ouvrir ce manuscrit. Et ce n'est qu'en 1975, lorsqu'une inondation
menace de détruire les précieux feuillets, qu'elle
décide de les recopier à la main. «A l'époque,
explique Denise Epstein, j'avais des scrupules à publier ce
livre qui devait former une trilogie. Puis Elisabeth, devenue éditrice
[Elisabeth Gille] et écrivain, s'est attelée à une
biographie imaginaire de maman - Le Mirador - et il était
hors de question de mélanger les genres.»
Quand, l'an dernier, Denise a rencontré l'éditrice
Myriam Anissimov, elle a fini par lui confier qu'elle possédait
un texte inédit de sa mère. Cette Suite française,
qu'enfin nous découvrons, ébahis.
(1) A lire également, deux romans phares d'Irène Némirovsky,
David Golder et Le Bal, tous deux publiés chez Grasset dans
la collection les Cahiers rouges.
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