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Comment dire... Fardeau, malheur, destin ? Non. Denise Epstein n'est
pas une victime. Elle cherche le mot qui raconte tant d'années
ralenties, à regarder passer la vie sans pouvoir tout à fait
y croire. «Cailloux ! J'ai fait cadeau de mes cailloux.» Elle
sourit, petite fille camouflée sous un treillis de rides : «Je
traverse une période heureuse. Je n'ai plus de poids sur les épaules. Ça
ne m'était pas arrivé depuis plus de soixante ans.» Ses
souvenirs de bonheur s'arrêtaient au 13 juillet 1942. Avant
que sa mère, Irène Némirovsky, ne disparaisse
entre deux policiers français. Irène avait 39 ans,
Denise 13. Après, la joie a toujours semblé teintée
de gris.
Au printemps dernier, Olivier Rubinstein, éditeur chez Denoël,
a reçu une lourde enveloppe postée à Toulouse.
Le caillou de Denise, un roman inédit d'Irène Némirovsky
sur l'exode et les premières années d'occupation. Il
a d'abord douté. L'histoire de ce manuscrit inachevé d'un
auteur célèbre, sauvé par une fillette pendant
la guerre et couvé toute une vie, était trop belle.
D'autant que la soeur de Denise, Elisabeth Gille, longtemps éditrice
chez Denoël et morte en 1996, n'en avait jamais parlé.
Puis il a lu, «j'ai rarement été bouleversé à ce
point», et a rencontré Denise Epstein, toute en modestie.
Depuis, Rubinstein vit un rêve d'éditeur. Succès
en librairie et mise aux enchères à la Foire de Francfort
: «Le monde entier débarque pour acheter Suite française.
Je n'ai jamais vécu une aventure pareille !» Denise,
qui enchaîne les interviews, non plus. C'est Myriam Anissimov,
auteur d'une biographie sur Romain Gary, qui a joué les passeuses.
Quand Denise, au hasard d'une signature dans une librairie toulousaine,
a évoqué le roman d'Irène, idole de Romain Gary,
Myriam a bondi sur son portable : «Denise ne voulait pas publier
un roman inachevé. Elle était persuadée que
sa mère ne l'aurait pas voulu. J'ai été obligée
de prendre le pouvoir.» Six mois plus tard, Denise Epstein
n'a plus de scrupules : «Ma mère et ma soeur doivent
trépigner d'excitation, je ne sais pas où, là-haut» Elle
apprend la légèreté : «Longtemps je me
suis demandé pourquoi j'avais survécu. C'était
pour ça.»
Son plus gros caillou, qui en retenait beaucoup d'autres, était
ce manuscrit, un épais classeur de maroquin gravé des
initiales I.N. Après l'arrestation d'Irène, qui ne
s'en séparait jamais, il trône dans la maison d'Issy-Lévêque,
dans le Morvan où la famille est réfugiée. Ce
sont de grands bourgeois russes, héritiers de banquiers, qui
ont fui les bolcheviks en 1917. Depuis juin 1940, il est interdit à la
mère de publier et au père d'exercer son métier,
courtier dans une grande banque parisienne. Juifs, étrangers,
ils sont les premiers menacés et ne le savent pas, persuadés
que les nazis ne s'en prendront pas à leur monde, que les
relations d'Irène les protégeront.
Ils auraient pu émigrer aux Etats-Unis et ne l'ont pas fait.
Pas plus qu'ils n'ont franchi la ligne de démarcation. Ils
attendent la fin de l'orage. Irène noircit son classeur d'un
roman ambitieux, son Guerre et Paix d'un autre siècle. En
juillet, elle est arrêtée. Michel Epstein est désespéré,
il écrit à la préfecture : «Laissez-moi
partir à sa place.» La réponse de Vichy arrive
en octobre, deux gendarmes l'arrêtent avec ses filles de 6
et 13 ans. Mais les nazis ne déportent pas encore les enfants.
Un officier allemand fait comprendre qu'il faut fuir. Michel part
seul. A sa fille aînée, il confie le dernier trésor
de famille : quelques bijoux, des photos et le gros cahier. Denise,
qui passera trois ans cachée dans un couvent puis dans des
caves de la région bordelaise, ne s'en séparera qu'à la
fin de la guerre. Elle traîne la valise de cache en cache,
le manuscrit lui sert d'oreiller. A la Libération, les soeurs
guettent les trains de revenants sur les quais de gare. Ni parents,
ni oncles, ni cousins, la famille est décimée. Reste
une richissime grand-mère, revenue dans son appartement proche
de l'Etoile après guerre. Qui ferme sa porte et les déshérite. «Il
arrive, c'est rare, de rencontrer des gens sans coeur», explique
Denise, encore amusée de l'enterrement de Fanny Némirovsky,
102 ans. «Ses robes de soirée occupaient dix mètres
de penderie, on a appelé un brocanteur. Puis on a invité les
chauffeurs de taxi à faire un bon gueuleton.» Sans Albin
Michel, fidèle éditeur d'Irène, qui organise
une souscription dès 1945, c'était l'assistance publique.
Denise est placée dans un pensionnat catholique huppé de
la région parisienne, Elisabeth est accueillie par une famille
de la bourgeoisie. Le manuscrit part chez un notaire. A 20 ans, Denise
essaie de vivre : «Quand on sort de tout ça, on fait
plutôt semblant.»
Denise se marie avec un économiste. Elle a récupéré le
manuscrit, l'a rangé dans les étagères de sa
bibliothèque «comme une relique», ne peut pas
l'ouvrir. Elle lit beaucoup, s'occupe de ses trois enfants, milite.
Au PSU, puis à la LCR, toujours à gauche, dans des
associations laïques, «du côté des malheureux,
des immigrés». Elle vit en banlieue parisienne, avec
quelques excursions à Saint-Germain-des-Prés où sa
soeur fait carrière dans l'édition. Une vie modeste,
mère et militante, documentaliste sur le tard à la
répression des fraudes. Quand Elisabeth, revenue aux sources
de sa communauté, entreprend une biographie imaginaire de
leur mère (1), Denise l'aide et s'efface. «Elisabeth était
incisive, coupante, elle avait une forte personnalité. Denise
a toujours été modeste», explique Myriam Anissimov. «Ma
soeur avait d'abord construit un mur de béton autour de son
histoire, puis elle l'a ouvert, raconte Denise. Moi, je me sens autant
juive que musulmane, je n'aime pas les catégories. Surtout
maintenant, si on dit qu'on est contre la politique de Sharon et
qu'on n'est pas religieux, on est vite traité de mauvais juif
et de traître.» Avec le recul, elle dit : «Je ne
me suis pas trompée. Je n'ai pas été communiste,
ni pour la violence. Mais comme beaucoup de gens de gauche, je me
rends compte que j'ai surtout rêvé de choses qui ne
sont pas arrivées.»
Après la mort d'Elisabeth, le classeur est toujours là,
intact et pratiquement illisible, tant le papier de l'Occupation
est mauvais et l'écriture minuscule. «Je l'ai ouvert,
refermé, ouvert, refermé. C'était terrible,
cette présence, cette vie à l'intérieur.» Un
jour, Denise décide de confier le manuscrit à l'Imec
(Institut mémoire de l'édition contemporaine). Mais,
avant, pour ses enfants, elle veut le déchiffrer et garder
une copie. Un travail à la loupe, beaucoup de larmes d'émotion
et de fatigue pendant plus de deux ans. Une copie est partie chez
Denoël en avril, lourde d'espoirs et de remords. Ce caillou,
elle l'a semé à son tour. «Je commence à me
rendre compte que je vais avoir une autre idée de moi-même.
Moi qui ai passé ma vie à me dire que je n'étais
pas importante.» Il arrive qu'on naisse à 75 ans.
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