|
Le prix Renaudot 2004 va à Irène Némirovsky,
auteur disparue, pour «Suite française» (Denoël).
Elle l'a emporté au 2e tour par 6 voix contre 3 à Marc
Lambron («Les menteurs», Grasset) et 1 à Philippe
Ségur («Poétique de l'égorgeur»,
Buchet-Chastel). C'est la première fois que le Renaudot récompense
le livre d'un auteur disparu. «Un tel choix nous fait sortir
de nos statuts, sauf que le livre est un très beau livre.
Mais, quand même, il faut se souvenir que les prix sont faits
pour promouvoir un écrivain. On n'est pas là pour rattraper
les injustices des morts. Et pourquoi pas l'an prochain couronner
un inédit d'Alexandre Dumas?», a déclaré lundi
le secrétaire général du prix Renaudot, André Brincourt,
exprimant son désaccord avec le choix du jury.
Née en 1903 à Kiev, d'origine juive ukrainienne, Irène
Némirovsky, exilée à Paris, a rencontré le
succès en 1929 avec son roman «David Golder».
Amie de Kessel et Cocteau, encensée par la critique, auteur
d'une quinzaine de titres, elle se cache pendant la guerre dans le
Morvan. Arrêtée par les gendarmes français, puis
déportée, elle succombe à Auschwitz en 1942.
Le roman primé raconte —dans la partie intitulée «Tempête
en juin»— l'exode de juin 40, montrant «les petites
lâchetés et les fragiles» élans de solidarité d'une
population en déroute. L'autre partie, «Dolce»,
décrit un village français, Bussy, contraint d'accueillir
des troupes allemandes.
Agée de 13 ans lors de l'arrestation de sa mère, sa
fille aînée, Denise (lire son portrait, réussit à sauver
des manuscrits, parmi lesquels le texte de «Suite française».
La fille cadette d'Irène Némirovsky, Elisabeth Gille
-elle-même directrice de collection chez Denoël- avait
publié en 1993 une biographie de sa mère intitulée «Le
mirador». Elisabeth Gille est morte depuis d'un cancer. Dès
sa parution, le livre a connu un grand succès et les droits
ont été achetés par de nombreux pays étrangers.
Le Renaudot de l'essai a été attribué à Evelyne
Bloch-Dano pour «Madame Proust» (Grasset), biographie
de la mère du romancier. A la question : «Quel serait
votre plus grand malheur?», Marcel Proust avait répondu
: «Etre séparé de maman.» Evelyne Bloch-Dano
reconstitue la vie quotidienne de Jeanne Proust, une mère
aimante «muée en vestale», autant collaboratrice
que gouvernante. Née Weil en 1849 dans une famille juive venue
d'Alsace et d'Allemagne, elle est «omniprésente de son
vivant mais aussi après sa mort, dans l'œuvre de son
fils», souligne l'auteur. Elle raconte son mariage avec Adrien
Proust, fils d'épicier catholique beauceron, sans fortune
mais promis à une brillante carrière médicale.
Possessive, elle a accepté «les ruses et les foucades» d'un
enfant malade et gâté qui dort le jour et travaille
la nuit. A sa mort, en 1905, Marcel écrivit : «Ma vie
a perdu son seul but, sa seule douceur, son seul amour, sa seule
consolation.» Evelyne Bloch-Dano, agrégée de
lettres modernes, est également l'auteur, chez Grasset, de
la première biographie de Madame Zola (1998, Grand Prix des
lectrices de Elle, 30.000 exemplaires vendus) et d'une biographie
de Flora Tristan (2001).
|